ODE TIRÉE DU PSAUME CXLV

Jean-Baptiste Rousseau (1669-1741)

FAIBLESSE DES HOMMES,
GRANDEUR DE DIEU

Mon âme, louez le Seigneur ;
Rendez un légitime honneur
À l'objet éternel de vos justes louanges.
Oui, mon Dieu, je veux désormais
Partager la gloire des anges,
Et consacrer ma vie à chanter vos bienfaits.

Renonçons au stérile appui
Des grands qu'on implore aujourd'hui ;
Ne fondons point sur eux une espérance folle.
Leur pompe, indigne de nos vœux,
N'est qu'un simulacre frivole ;
Et les solides biens ne dépendent pas d'eux.

Comme nous, esclaves du sort,
Comme nous, jouets de la mort,
La terre engloutira leurs grandeurs insensées ;
Et périront en même jour
Ces vastes et hautes pensées
Qu'adorent maintenant ceux qui leur font la cour.

Dieu seul doit faire notre espoir ;
Dieu, de qui l'immortel pouvoir
Fit sortir du néant le ciel, la terre, et l'onde ;
Et qui, tranquille au haut des airs,
Anima d'une voix féconde
Tous les êtres semés dans ce vaste univers.

Heureux qui du ciel occupé,
Et d'un faux éclat détrompé,
Met de bonne heure en lui toute son espérance !
Il protège la vérité,
Et saura prendre la défense
Du juste que l'impie aura persécuté.

C'est le Seigneur qui nous nourrit ;
C'est le Seigneur qui nous guérit :
Il prévient nos besoins ; il adoucit nos gênes ;
Il assure nos pas craintifs ;
Il délie, il brise nos chaînes ;
Et nos tyrans par lui deviennent nos captifs.

Il offre au timide étranger
Un bras prompt à le protéger ;
Et l'orphelin en lui retrouve un second père :
De la veuve il devient l'époux ;
Et par un châtiment sévère
Il confond les pécheurs conjurés contre nous.

Les jours des rois sont dans sa main :
Leur règne est un règne incertain,
Dont le doigt du Seigneur a marqué les limites ;
Mais de son règne illimité
Les bornes ne seront prescrites
Ni par la fin des temps, ni par l'éternité.

Ode tirée du Psaume CXLV dit par Daniel Mesguich.


LE BIEN VIENT EN DORMANT

Jean-Baptiste-Joseph Willart de Grécourt (1684-1783)

Pour éviter l'ardeur du plus grand jour d'été
Clymène sur un lit dormait à moitié nue
Dans un état si beau qu'elle eût même tenté
L'humeur la plus pudique et la plus retenue
Sa jupe permettait de voir en liberté
Ce petit lieu charmant qu'elle cache à la vue
Le centre de l'amour et de la volupté
La cause du beau feu qui m'enflamme et me tue

Pour éviter l'ardeur du plus grand jour d'été
Clymène sur un lit dormait à moitié nue
Mille objets ravissants en cette occasion
Bannissant mon respect et ma discrétion
Me firent embrasser cette belle dormeuse
Alors elle s'éveille à cet effort charmant
Et s'écrie aussitôt "Ah, que je suis heureuse
Les biens, comme on dit, me viennent en dormant"

Le Bien vient en dormant mis en musique et interprété par Georges Chelon (né en 1943), auteur-compositeur-interprète.


LES FRÉRONS

Voltaire (1694-1778)

D'où vient que ce nom de Fréron
Est l'emblème du ridicule ?
Si quelque maître Aliboron,
Sans esprit comme sans scrupule,
Brave les moeurs et la raison ;
Si de Zoïle et de Chausson
Il se montre le digne émule,
Les enfants disent : " C'est Fréron. "

Sitôt qu'un libelle imbécile
Croqué par quelque polisson
Court dans les cafés de la ville,
" Fi, dit-on, quel ennui ! quel style !
C'est du Fréron, c'est du Fréron ! "

Si quelque pédant fanfaron
Vient étaler son ignorance,
S'il prend Gillot pour Cicéron,
S'il vous ment avec impudence,
On lui dit : " Taisez-vous, Fréron. "

L'autrejour un gros ex-jésuite,
Dans le grenier d'une maison,
Rencontra fille très-instruite
Avec un beau petit garçon.
Le bouc s'empara du giton.

On le découvre, il prend la fuite.
Tout le quartier à sa poursuite
Criait : " Fréron, Fréron, Fréron. "

Lorsqu'au drame de monsieur Hume
On bafouait certain fripon,
Le parterre, dont la coutume
Est d'avoir le nez assez bon,
Se disait tout haut : " Je présume
Qu'on a voulu peindre Fréron. "

Cependant, fier de son renom,
Certain maroufle se rengorge ;
Dans son antre à loisir il forge
Des traits pour l'indignation.
Sur le papier il vous dégorge
De ses lettres le froid poison,
Sans songer qu'on serre la gorge
Aux gens du métier de Fréron.

Pour notre petit embryon,
Délateur de profession,
Qui du mensonge est la trompette,
Déjà sa réputation
Dans le monde nous semble faite :
C'est le perroquet de Fréron.

Les Frérons dit par François Marthouret (né en 1943), acteur, metteur-en-scène et réalisateur.


LES CONSOLATIONS DES MISÈRES DE MA VIE

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

(extrait, V)

Ruisseau qui baignes cette plaine,
Je te ressemble en bien des traits.
Toujours même penchant t'entraîne :
Le mien ne changera jamais.

Tu fais éclore des fleurettes :
J'en produis aussi quelquefois.
Tu gazouilles sous ces coudrettes :
De l'amour j'y chante les lois.

Ton murmure flatteur et tendre
Ne cause ni bruit ni fracas ;
Plein du souci qu'amour fait prendre,
Si je murmure, c'est tout bas.

Rien n'est dans l'Empire liquide
Si pur que l'argent de tes flots ;
L'ardeur qui dans mon sein réside
N'est pas moins pure que tes eaux.

Des vents qui font gémir Neptune
Tu braves les coups redoublés ;
Des jeux cruels de la fortune
Mes sens ne sont jamais troublés.

Je ressens pour ma tendre amie
Cet amoureux empressement
Qui te porte vers la prairie
Que tu chéris si tendrement.

Quand Thémire est sur ton rivage,
Dans tes eaux on voit son portrait ;
Je conserve aussi son image ;
Elle est dans mon coeur, trait pour trait.

Tu n'as point d'embuche profonde ;
Je n'ai point de piège trompeur.
On voit jusqu'au fond de ton onde ;
On voit jusqu'au fond de mon coeur.

Au but prescrit par la nature
Tu vas, d'un pas toujours égal,
Jusqu'au temps où par sa froidure,
L'hiver vient glacer ton cristal.

Sans Thémire je ne puis vivre ;
Mon but à son coeur est fixé.
Je ne cesserai de le suivre
Que quand mon sang sera glacé.

Montage sonore de Les Consolations des misères de ma vie.


ODE IMITÉE DE PLUSIEURS PSAUMES

Nicolas Gilbert (1750-1780)

J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence ;
Il a vu mes pleurs pénitents.
Il guérit mes remords, il m'arme de constance ;
Les malheureux sont ses enfants.

Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère :
" Qu'il meure et sa gloire avec lui ! "
Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père :
" Leur haine sera ton appui.

À tes plus chers amis ils ont prêté leur rage :
Tout trompe ta simplicité ;
Celui que tu nourris court vendre ton image
Noire de sa méchanceté.

Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène
Un vrai remords né des douleurs ;
Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine
D'être faible dans les malheurs.

J'éveillerai pour toi la pitié, la justice
De l'incorruptible avenir ;
Eux-mêmes épureront, par leur long artifice,
Ton honneur qu'ils pensent ternir. "

Soyez béni, mon Dieu ! vous qui daignez me rendre
L'innocence et son noble orgueil ;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil !

Au banquet de la vie, infortuné convive,
J'apparus un jour, et je meurs.
Je meurs ; et, sur ma tombe où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.

Salut, champs que j'aimais ! et vous, douce verdure !
Et vous, riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois !

Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d'amis sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours ! que leur mort soit pleurée !
Qu'un ami leur ferme les yeux !

Ode imitée de plusieurs psaumes dit par Gabriel Cattand (1923-1997), acteur de théâtre, de cinéma et de télévision. Il fut également un grand comédien de doublage.


IL PLEUT, IL PLEUT BERGÈRE ...

Philippe-François-Nazaire Fabre, dit Fabre d'Eglantine (1750-1794)

Il pleut, il pleut, bergère,
Presse tes blancs moutons ;
Allons sous ma chaumière,
Bergère, vite, allons :
J’entends sur le feuillage,
L’eau qui tombe à grand bruit ;
Voici, voici l’orage ;
Voilà l’éclair qui luit.

Entends-tu le tonnerre ?
Il roule en approchant ;
Prends un abri, bergère,
À ma droite, en marchant :
Je vois notre cabane…
Et, tiens, voici venir
Ma mère et ma sœur Anne,
Qui vont l’étable ouvrir.

Bon soir, bon soir, ma mère ;
Ma sœur Anne, bon soir ;
J’amène ma bergère,
Près de vous pour ce soir.
Vas te sécher, ma mie,
Auprès de nos tisons ;
Sœur, fais-lui compagnie.
Entrez, petits moutons.

Soignons-bien, ô ma mère !
Sont tant joli troupeau ;
Donnez plus de litière
À son petit agneau.
C’est fait : allons près d’elle.
Eh bien ! donc, te voilà ?
En corset, qu’elle est belle !
Ma mère, voyez-là.

Soupons : prends cette chaise ;
Tu seras près de moi ;
Ce flambeau de meléze
Brûlera devant toi :
Goûte de ce laitage ;
Mais tu ne manges pas ?
Tu te sens de l’orage ;
Il a lassé tes pas.

Eh bien ! voilà ta couche,
Dors-y jusques au jour ;
Laisse-moi sur ta bouche
Prendre un baiser d’amour.
Ne rougis pas, bergère,
Ma mère, et moi, demain,
Nous irons chez ton père
Lui demander ta main.

Il pleut, il pleut bergère chanté par Nino Ferrer (1934-1998), auteur, compositeur et chanteur. Personnalité colérique, complexe, sensible, romantique et exigeante envers elle-même, Nino Ferrer est l'auteur-compositeur-interprète de plus de 200 chansons aux influences multiples.


LE VOYAGE

Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794)

Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte,
Sans songer seulement à demander sa route ;
Aller de chute en chute, et, se traînant ainsi,
Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi ;
Voir sur sa tête alors amasser les nuages,
Dans un sable mouvant précipiter ses pas,
Courir, en essuyant orages sur orages,
Vers un but incertain où l'on n'arrive pas ;
Détrempé vers le soir, chercher une retraite,
Arriver haletant, se coucher, s'endormir :
On appelle cela naître, vivre et mourir.
La volonté de Dieu soit faite !

L'HABIT D'ARLEQUIN

Vous connaissez ce quai nommé de la Ferraille,
Où l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs.
A mes fables souvent c'est là que je travaille ;
J'y vois des animaux, et j'observe leurs moeurs.
Un jour de mardi gras j'étais à la fenêtre
D'un oiseleur de mes amis,
Quand sur le quai je vis paraître
Un petit arlequin leste, bien fait, bien mis,
Qui, la batte à la main, d'une grâce légère,
Courait après un masque en habit de bergère.
Le peuple applaudissait par des ris, par des cris.
Tout près de moi, dans une cage,
Trois oiseaux étrangers, de différent plumage,
Perruche, cardinal, serin,
Regardaient aussi l'arlequin.
La perruche disait : " J'aime peu son visage,
Mais son charmant habit n'eut jamais son égal.
Il est d'un si beau vert ! - Vert ! dit le cardinal ;
Vous n'y voyez donc pas, ma chère ?
L'habit est rouge assurément :
Voilà ce qui le rend charmant.
- Oh ! pour celui-là, mon compère,
Répondit le serin, vous n'avez pas raison,
Car l'habit est jaune-citron ;
Et c'est ce jaune-là qui fait tout son mérite.
- Il est vert. - Il est jaune. - Il est rouge morbleu ! "
Interrompt chacun avec feu ;
Et déjà le trio s'irrite.
" Amis, apaisez-vous, leur crie un bon pivert ;
L'habit est jaune, rouge et vert.
Cela vous surprend fort ; voici tout le mystère :
Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir,
Mais qui d'un seul côté regardent une affaire,
Chacun de vous ne veut y voir
Que la couleur qui sait lui plaire. "

Le Voyage dit par Jean-Pierre Marielle (1932-2019), acteur de théâtre, de cinéma et de télévision. Connu pour sa voix chaude et caverneuse, il a joué dans plus de cent films. Habitué des personnages comiques hauts en couleur,  il s'est aussi fait remarquer dans les rôles dramatiques.


COMME UN DERNIER RAYON ...

André Chénier (1762-1794)

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
Anime la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre. 
Peut-être est-ce bientôt mon tour ;
Peut-être avant que l'heure en cercle promenée 
Ait posé sur l'émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée, 
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière !
Avant que de ses deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière, 
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d'infâmes soldats,
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.
...............................................

Quand au mouton bêlant la sombre boucherie 
Ouvre ses cavernes de mort,
Pâtre, chiens et moutons, toute la bergerie 
Ne s'informe plus de son sort.
Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, 
Les vierges aux belles couleurs
Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine 
Entrelaçaient rubans et fleurs,
Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre. 
Dans cet abîme enseveli,
J'ai le même destin. Je m'y devais attendre. 
Accoutumons-nous à l'oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire, 
Mille autres moutons, comme moi
Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, 
Seront servis au peuple-roi.
Que pouvaient mes amis ? Oui, de leur main chérie 
Un mot, à travers les barreaux,
Eût versé quelque baume en mon âme flétrie ; 
De l'or peut-être à mes bourreaux...
Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre. 
Vivez, amis ; vivez contents.
En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre ;
Peut-être en de plus heureux temps
J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,
Détourné mes regards distraits ; 
A mon tour aujourd'hui mon malheur importune.
Vivez, amis ; vivez en paix.

Que promet l'avenir ? Quelle franchise auguste, 
De mâle constance et d'honneur
Quels exemples sacrés, doux à l'âme du juste,
Pour lui quelle ombre de bonheur,
Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d'une noble pitié,
Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d'amitié
Font digne de regrets l'habitacle des hommes ?
La Peur blême et louche est leur dieu.
Le désespoir !... le fer. Ah ! lâches que nous sommes,
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort ! Que la mort me délivre !
Ainsi donc mon coeur abattu
Cède au poids de ses maux ? Non, non, puissé-je vivre ! 
Ma vie importe à la vertu ;
Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage, 
Dans les cachots, près du cercueil,
Relève plus altiers son front et son langage, 
Brillants d'un généreux orgueil.
S'il est écrit aux cieux que jamais une épée 
N'étincellera dans mes mains,
Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée 
Peut encor servir les humains.
Justice, vérité, si ma bouche sincère, 
Si mes pensers les plus secrets
Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère,
Et si les infâmes progrès,
Si la risée atroce ou (plus atroce injure !) 
L'encens de hideux scélérats
Ont pénétré vos coeurs d'une longue blessure, 
Sauvez-moi ; conservez un bras
Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge. 
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois, 
Ces tyrans effrontés de la France asservie, 
Égorgée !... Ô mon cher trésor,
Ô ma plume ! Fiel, bile, horreur, dieux de ma vie ! 
Par vous seuls je respire encor.
................................

Quoi ! nul ne restera pour attendrir l'histoire 
Sur tant de justes massacrés ; 
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire ;
Pour que des brigands abhorrés
Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance ; 
Pour descendre jusqu'aux enfers
Chercher le triple fouet, le fouet de la vengeance, 
Déjà levé sur ces pervers ;
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice !
Allons, étouffe tes clameurs ;
Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice. 
Toi, Vertu, pleure si je meurs.

Comme un dernier rayon dit par Julien Bertheau (1910-1995), acteur, metteur-en-scène et professeur d'art dramatique.


LA JEUNE TARENTINE

Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez !
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine !
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine :
Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement,
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a, pour cette journée,
Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménée
Et l'or dont au festin ses bras seront parés
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L'enveloppe : étonnée, et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine !
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
S'élèvent au-dessus des demeures humides,
Le poussent au rivage, et dans ce monument
L'ont, au cap du Zéphyr, déposé mollement ;
Et de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent, hélas ! autour de son cercueil :
" Hélas ! chez ton amant tu n'es point ramenée,
Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée,
L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds,
Et le bandeau d'hymen n'orna point tes cheveux. 

La Jeune Tarentine dit par Jean Bolo (1920-1982), acteur. Il a joué entre autres dans La guerre est finie d'Alain Resnais et Mourir d'aimer d'André Cayatte mais il est surtout connu pour ses nombreux enregistrements de livres-disques Adès auxquels il participa en tant que comédien et qu'adaptateur.


LA FORÊT

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

Forêt silencieuse, aimable solitude,
Que j'aime à parcourir votre ombrage ignoré !
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J'éprouve un sentiment libre d'inquiétude !
Prestiges de mon cœur ! je crois voir s'exhaler
Des arbres, des gazons une douce tristesse :
Cette onde que j'entends murmure avec mollesse,
Et dans le fond des bois semble encor m'appeler.
Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière
Ici, loin des humains !... Au bruit de ces ruisseaux,
Sur un tapis de fleurs, sur l'herbe printanière,
Qu'ignoré je sommeille à l'ombre des ormeaux !
Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles ;
Ces genêts, ornements d'un sauvage réduit,
Ce chèvrefeuille atteint d'un vent léger qui fuit,
Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.
Forêts, dans vos abris gardez mes voeux offerts !
A quel amant jamais serez-vous aussi chères ?
D'autres vous rediront des amours étrangères ;
Moi de vos charmes seuls j'entretiens les déserts.

La Forêt mis en musique et interprété par Nunzio Nardella.


LES DEUX AMITIÉS

Marceline-Desbordes-Valmore (1776-1859)

Il est deux Amitiés comme il est deux Amours.
L'une ressemble à l'imprudence ;
Faite pour l'âge heureux dont elle a l'ignorance,
C'est une enfant qui rit toujours.
Bruyante, naïve, légère,
Elle éclate en transports joyeux.
Aux préjugés du monde indocile, étrangère,
Elle confond les rangs et folâtre avec eux.
L'instinct du cœur est sa science,
Et son guide est la confiance.
L'enfance ne sait point haïr ;
Elle ignore qu'on peut trahir.
Si l'ennui dans ses yeux (on l'éprouve à tout âge)
Fait rouler quelques pleurs,
L'Amitié les arrête, et couvre ce nuage
D'un nuage de fleurs.
On la voit s'élancer près de l'enfant qu'elle aime,
Caresser la douleur sans la comprendre encor,
Lui jeter des bouquets moins riants qu'elle-même,
L'obliger à la fuite et reprendre l'essor.
C'est elle, ô ma première amie !
Dont la chaîne s'étend pour nous unir toujours.
Elle embellit par toi l'aurore de ma vie,
Elle en doit embellir encor les derniers jours.
Oh ! que son empire est aimable !
Qu'il répand un charme ineffable
Sur la jeunesse et l'avenir,
Ce doux reflet du souvenir !
Ce rêve pur de notre enfance
En a prolongé l'innocence ;
L'Amour, le temps, l'absence, le malheur,
Semblent le respecter dans le fond de mon coeur.
Il traverse avec nous la saison des orages,
Comme un rayon du ciel qui nous guide et nous luit :
C'est, ma chère, un jour sans nuages
Qui prépare une douce nuit.

L'autre Amitié, plus grave, plus austère,
Se donne avec lenteur, choisit avec mystère ;
Elle observe en silence et craint de s'avancer ;
Elle écarte les fleurs, de peur de s'y blesser.
Choisissant la raison pour conseil et pour guide,
Elle voit par ses yeux et marche sur ses pas :
Son abord est craintif, son regard est timide ;
Elle attend, et ne prévient pas.

Les Deux amitiés dit par Cécile Brune (née en 1964), actrice, sociétaire de la Comédie-Française de 1997 à 2016.

LE POÈTE MOURANT

Charles-Hubert Millevoye (1782-1816)

Le poète chantait : de sa lampe fidèle
S’éteignaient par degrés les rayons pâlissants ;
Et lui, prêt à mourir comme elle,
Exhalait ces tristes accents :

« La fleur de ma vie est fanée ;
Il fut rapide, mon destin !
De mon orageuse journée
Le soir toucha presque au matin.

« Il est sur un lointain rivage
Un arbre où le Plaisir habite avec la Mort.

Sous ses rameaux trompeurs malheureux qui s’endort !
Volupté des amours ! cet arbre est ton image.
Et moi, j’ai reposé sous le mortel ombrage ;
Voyageur imprudent, j’ai mérité mon sort.

« Brise-toi, lyre tant aimée !
Tu ne survivras point à mon dernier sommeil ;
Et tes hymnes sans renommée
Sous la tombe avec moi dormiront sans réveil.
Je ne paraîtrai pas devant le trône austère
Où la postérité, d’une inflexible voix,
Juge les gloires de la terre,
Comme l’Égypte, aux bords de son lac solitaire,
Jugeait les ombres de ses rois.

« Compagnons dispersés de mon triste voyage,
Ô mes amis ! ô vous qui me fûtes si chers !
De mes chants imparfaits recueillez l’héritage,
Et sauvez de l’oubli quelques-uns de mes vers.
Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne,
Femmes ! vos traits encore à mon œil incertain
S’offrent comme un rayon d’automne,
Ou comme un songe du matin.
Doux fantômes ! venez, mon ombre vous demande
Un dernier souvenir de douleur et d’amour :
Au pied de mon cyprès effeuillez pour offrande
Les roses qui vivent un jour. »

Le poète chantait : quand la lyre fidèle
S’échappa tout à coup de sa débile main ;
Sa lampe mourut, et comme elle
Il s’éteignit le lendemain.

Le poète mourant dit par Yvon Jean.

L'AUTOMNE

Alphonse de Lamartine (1790-1869)

Salut ! bois couronnés d’un reste de verdure !
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards !
Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire,
J’aime à revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois !
Oui, dans ces jours d’automne où la nature expire,
A ses regards voilés, je trouve plus d’attraits,
C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais !
Ainsi, prêt à quitter l’horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours l’espoir évanoui,
Je me retourne encore, et d’un regard d’envie
Je contemple ses biens dont je n’ai pas joui !
Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau ;
L’air est si parfumé ! la lumière est si pure !
Aux regards d’un mourant le soleil est si beau !
Je voudrais maintenant vider jusqu’à la lie
Ce calice mêlé de nectar et de fiel !
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
Peut-être restait-il une goutte de miel ?
Peut-être l’avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l’espoir est perdu ?
Peut-être dans la foule, une âme que j’ignore
Aurait compris mon âme, et m’aurait répondu ? …
La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ;
A la vie, au soleil, ce sont là ses adieux ;
Moi, je meurs; et mon âme, au moment qu’elle expire,
S’exhale comme un son triste et mélodieux.

L'Automne dit par Paul-Emile Deiber (1925-2011), acteur, membre de la Comédie-Française. 

LE TEMPS

Amable Tastu (1795-1885)

Oh ! pourquoi de ce Temps, l’étoffe de la vie,
Ne pouvons-nous, dis-moi, jouir à notre envie,
Sans le déchirer par lambeau ?
Des trois formes qu’emprunte une essence commune,
Passé, présent, futur, l’homme n’en connaît qu’une
Du sein maternel au tombeau.

Des uns, toute la vie est dans l’instant qui passe ;
Cœurs étroits, où jamais ne saurait trouver place
Ce qui fut, ou n’est pas encor ;
Perdant toute leur pourpre en mesquines parcelles,
Tout leur foyer en étincelles,
En oboles tout leur trésor !

Avides du lointain où leur regard se plonge,
Ceux-ci laissent glisser les heures comme un songe
Qui s’efface du souvenir ;
Leur présent incompris n’est qu’une longue aurore,
Que ne suit pas le jour, que l’attente dévore ;
Ils existent dans l’avenir.

J’en sais d’autres, pour qui les biens perdus renaissent,
Et qui même, entre tous, n’aiment et ne connaissent
Que l’objet qu’ils ont dépassé :
L’avenir les effraie et le présent leur coûte,
Tandis qu’ils poursuivent leur route
Les yeux tournés vers le passé.

Mais n’est-il pas, doués d’existences complètes,
Du monde intérieur quelques rares athlètes,
Au long regard, au vaste cœur,
Qui goûtent en entier la vie à chaque haleine,
Et savourent la coupe pleine
Dans chaque goutte de liqueur ?

Pour ceux-là rien ne meurt, ni plaisir, ni souffrance ;
Tout vit, tout est réel, tout, même l’espérance !
Ainsi, sous une habile main,
La trinité du son vibre mystérieuse,
Ainsi dans Aujourd’hui leur âme harmonieuse
Sent vibrer Hier et Demain.

Le Temps dit par Laura Dussard.

LA MORT DU LOUP

Alfred de Vigny (1797-1863)

                                    I

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.
Nous marchions sans parler, dans l'humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. -- Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d'en-bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en quête
A regardé le sable en s'y couchant ; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient,
J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi,
Se couche dans ses murs l'homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu'adoraient les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

                                    II

J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l'homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C'est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
- Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur !
Il disait : " Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

La mort du loup dit par Gérard Philipe (1922-1959), acteur absolument génial, compagnon de route de Jean Vilar. Actif au théâtre comme au cinéma, il fut en France, jusqu'à sa mort prématurée, l'une des principales vedettes de l'après-guerre. Le public garde de lui une image juvénile et romantique, qui en fait l'une des icônes du cinéma français.

ODE A UNE JEUNE FILLE

Honoré de Balzac (1799-1850)

Du sein de ces torrents de gloire et de lumière,
sur des sistres d’orles anges attentifs,
Aux pieds de Jéhova redisent la prière
De nos astres plaintifs ;

Souvent un chérubin à chevelure blonde,
Voilant l’éclat de Dieu sur son front arrêté,
Laisse aux parvis des cieux son plumage argenté,
Et descend sur le monde.

Il a compris de Dieu le bienfaisant regard :
Du génie aux abois il endort la souffrance ;
Jeune fille adoréeil berce le vieillard
Dans les fleurs de l’enfance ;

Il inscrit des méchants les tardifs repentirs ;
À la mère inquièteil dit en rêve : Espère !
Etle cœur plein de joieil compte les soupirs
Qu’on donne à la misère.

De ces beaux messagers un seul est parmi nous,
Que la terre amoureuse arrête dans sa route ;
Mais il pleureet poursuit d’un regard triste et doux
La paternelle voûte.

Ce n’est point de son front l’éclatante blancheur
Qui m’a dit le secret de sa noble origine,
Ni l’éclair de ses yeuxni la féconde ardeur
De sa vertu divine.

Mais par tant de lueur mon amour ébloui
A tenté de s’unir à sa sainte nature,
Et du terrible archange il a heurté sur lui
L’impénétrable armure.

Ah ! gardezgardez bien de lui laisser revoir
Le brillant séraphin qui vers les cieux revole ;
Trop tôt il en saurait la magique parole
Qui se chante le soir !

Vous les verriez alorsdes nuits perçant les voiles,
Comme un point de l’auroreatteindre les étoiles
Par un vol fraternel ;
Et le marin qui veilleattendant un présage,
De leurs pieds lumineux montrerait le passage,
Comme un phare éternel.

Ode à une jeune fille dit par René Depasse.

CLAIR DE LUNE

Victor Hugo (1802-1885)

La lune était sereine et jouait sur les flots. -
La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise,
La sultane regarde, et la mer qui se brise,
Là-bas, d'un flot d'argent brode les noirs îlots.

De ses doigts en vibrant s'échappe la guitare.
Elle écoute... Un bruit sourd frappe les sourds échos.
Est-ce un lourd vaisseau turc qui vient des eaux de Cos,
Battant l'archipel grec de sa rame tartare ?

Sont-ce des cormorans qui plongent tour à tour,
Et coupent l'eau, qui roule en perles sur leur aile ?
Est-ce un djinn qui là-haut siffle d'une voix grêle,
Et jette dans la mer les créneaux de la tour ?

Qui trouble ainsi les flots près du sérail des femmes ? -
Ni le noir cormoran, sur la vague bercé,
Ni les pierres du mur, ni le bruit cadencé
Du lourd vaisseau, rampant sur l'onde avec des rames.

Ce sont des sacs pesants, d'où partent des sanglots.
On verrait, en sondant la mer qui les promène,
Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine... -
La lune était sereine et jouait sur les flots.

Clair de lune dit par l'immense et génial Michel Bouquet (né en 1925), acteur de théâtre et de cinéma. Ce comédien prolifique, raffiné, parfois énigmatique et troublant, alterne théâtre et cinéma tout en affirmant préférer les planches à l'écran. Il a marqué le théâtre, en participant aux créations de Camus, à l'introduction en France de l'œuvre de Pinter et en reprenant souvent quelques grands rôles.

DEMAIN, DES L'AUBE

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Demain, dès l'aube en version rap.

VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS

Je ne songeais pas à Rose ;
Rose au bois vint avec moi ;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.

J'étais froid comme les marbres ;
Je marchais à pas distraits ;
Je parlais des fleurs, des arbres
Son oeil semblait dire: " Après ? "

La rosée offrait ses perles,
Le taillis ses parasols ;
J'allais ; j'écoutais les merles,
Et Rose les rossignols.

Moi, seize ans, et l'air morose ;
Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient.

Rose, droite sur ses hanches,
Leva son beau bras tremblant
Pour prendre une mûre aux branches
Je ne vis pas son bras blanc.

Une eau courait, fraîche et creuse,
Sur les mousses de velours ;
Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds.

Rose défit sa chaussure,
Et mit, d'un air ingénu,
Son petit pied dans l'eau pure
Je ne vis pas son pied nu.

Je ne savais que lui dire ;
Je la suivais dans le bois,
La voyant parfois sourire
Et soupirer quelquefois.

Je ne vis qu'elle était belle
Qu'en sortant des grands bois sourds.
" Soit ; n'y pensons plus ! " dit-elle.
Depuis, j'y pense toujours.

Vieille chanson du jeune temps dit par René Arrieu (1924-1982), acteur. Contemporain de Gérard Philipe et de Jean Vilar, il participa aux nombreux festivals qui, au lendemain de laLibération, jalonnaient, au début de l'été, la vallée du Rhône. Alternant planches et télévision, il eut une carrière foisonnante, autant pendant sa période « indépendante » qu'à partir de 1957 à la Comédie- Française, il devint le 447e sociétaire en 1970.

LE VILLAGE DE MARIE

Auguste Brizeux (1803-1858)

Quand près de vos maisons je passe tout rêveur,
Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur,
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.

C’est ici, dans cette bruyère,
Qu’enfant, je poursuivais naguère
Une enfant, comme moi légère.

Où nous courions tous deux, seul je viens, ô douleur !
Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur.
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.

Sa coiffe flottant autour d’elle,
On eût dit une tourterelle
Qui vient de déployer son aile.

Hélas ! l’oiseau sauvage a trouvé l’oiseleur !
Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur,
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.

Et le dimanche, au bourg, plus d’une
Disait, jalouse : « Cette brune
Sera la fleur de la commune. »

Ô brune enfant qu’un autre aspira dans sa fleur !…
Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur,
Je suis un amoureux, et non pas un voleur.

Le village de Marie dit par Yvon Jean.

MON ÂME EST CE LAC MÊME

Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869)

Mon âme est ce lac même où le soleil qui penche,
Par un beau soir d'automne, envoie un feu mourant :
Le flot frissonne à peine, et pas une aile blanche,
Pas une rame au loin n'y joue en l'effleurant.

Tout dort, tout est tranquille, et le cristal limpide,
En se refroidissant à l'air glacé des nuits,
Sans écho, sans soupir, sans un pli qui le ride,
Semble un miroir tout fait pour les pâles ennuis.

Mais ne sentez-vous pas, Madame, à son silence,
A ses flots transparents de lui-même oubliés,
A sa calme étendue où rien ne se balance,
Le bonheur qu'il éprouve à se taire à vos pieds,

À réfléchir en paix de bien-aimé rivage,
A le peindre plus pur en ne s'y mêlant pas,
A ne rien perdre en soi de la divine image
De Celle dont sans bruit il recueille les pas ?

Mon âme est ce lac même dit par Eric Génovèse (né en 1967), sociétaire de la Comédie-Française.

À AURORE

George Sand (1804-1876)

La nature est tout ce qu’on voit,
Tout ce qu’on veut, tout ce qu’on aime.
Tout ce qu’on sait, tout ce qu’on croit,
Tout ce que l’on sent en soi-même.

Elle est belle pour qui la voit,
Elle est bonne à celui qui l’aime,
Elle est juste quand on y croit
Et qu’on la respecte en soi-même.

Regarde le ciel, il te voit,
Embrasse la terre, elle t’aime.
La vérité c’est ce qu’on croit
En la nature c’est toi-même.

Montage sonore de À Aurore.

SONNET

Félix Arvers (1806-1850)

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire.
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.

À l'austère devoir, pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle
" Quelle est donc cette femme ? " et ne comprendra pas.

Sonnet dit par Jean Desailly (1920-2008), acteur de théâtre et de cinéma. Il sort du Conservatoire avec le premier prix, puis entre à la Comédie-Française en 1942 pour jouer des rôles de jeune premier. Il y rencontre Jean-Louis Barrault qui y met en scène de nombreuses pièces (Phèdre,Le Soulier de satin…). 

SCARBO

Aloysius Bertrand (1807-1841)

Oh ! que de fois je l’ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu’à minuit la lune brille dans le ciel comme un écu d’argent sur une bannière d’azur semée d’abeilles d’or !

Que de fois j’ai entendu bourdonner son rire dans l’ombre de mon alcôve, et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit !

Que de fois je l’ai vu descendre du plancher, pirouetter sur un pied et rouler par la chambre comme le fuseau tombé de la quenouille d’une sorcière.

Le croyais-je alors évanoui ? le nain grandissait entre la lune et moi, comme le clocher d’une cathédrale gothique, un grelot d’or en branle à son bonnet pointu !

Mais bientôt son corps bleuissait, diaphane comme la cire d’une bougie, son visage blémissait comme la cire d’un lumignon, — et soudain il s’éteignait.

Scarbo dit par Brigitte Fossey (née en 1946), actrice de théâtre et de cinéma. Révélée, à l'âge de 6 ans, dans Jeux interdits (1952) de René Clément.

LA HAINE DU SOLEIL

Jules Barbey d'Aurevilly (1807-1889)

A Mademoiselle Louise Read.

Un soir, j'étais debout, auprès d'une fenêtre...
Contre la vitre en feu j'avais mon front songeur,
Et je voyais, là-bas, lentement disparaître
Un soleil embrumé qui mourait sans splendeur !
C'était un vieux soleil des derniers soirs d'automne,
Globe d'un rouge épais, de chaleur épuisé,
Qui ne faisait baisser le regard à personne,
Et qu'un aigle aurait méprisé !

Alors, je me disais, en une joie amère :
" Et toi, Soleil, aussi, j'aime à te voir sombrer !
Astre découronné comme un roi de la terre,
Tête de roi tondu que la nuit va cloîtrer ! "
Demain, je le sais bien, tu sortiras des ombres !
Tes cheveux d'or auront tout à coup repoussé !
Qu'importe ! j'aurai cru que tu meurs quand tu sombres !
Un moment je l'aurai pensé !

Un moment j'aurai dit : " C'en est fait, il succombe,
Le monstre lumineux qu'ils disaient éternel !
Il pâlit comme nous, il se meurt, et sa tombe
N'est qu'un brouillard sanglant dans quelque coin du ciel ! "
Grimace de mourir ! grimace funéraire !
Qu'en un ciel ennuité chaque jour il fait voir...
Eh bien, cela m'est doux de la sentir vulgaire,
Sa façon de mourir ce soir !

Car je te hais, Soleil, oh ! oui, je te hais comme
L'impassible témoin des douleurs d'ici-bas...
Chose de feu, sans cœur, je te hais comme un homme !
L'être que nous aimons passe et tu ne meurs pas !
L’œil bleu, le vrai soleil qui nous verse la vie,
Un jour perdra son feu, son azur, sa beauté,
Et tu l'éclaireras de ta lumière impie,
Insultant d'immortalité.

Et voilà, vieux Soleil, pourquoi mon cœur t'abhorre !
Voilà pourquoi je t'ai toujours haï, Soleil !
Pourquoi je dis, le soir, quand le jour s'évapore :
" Ah ! si c'était sa mort et non plus son sommeil ! "
Voilà pourquoi je dis, quand tu sors d'un ciel sombre :
" Bravo ! ses six mille ans l'ont enfin achevé !
L'oeil du cyclope a donc enfin trouvé dans l'ombre
La poutre qui l'aura crevé ! "

Et que le sang en pleuve et sur nos fronts ruisselle,
A la place où tombaient tes insolents rayons !
Et que la plaie aussi nous paraisse éternelle
Et mette six mille ans à saigner sur nos fronts !
Nous n'aurons plus alors que la nuit et ses voiles,
Plus de jour lumineux dans un ciel de saphir !
Mais n'est-ce pas assez que le feu des étoiles
Pour voir ce qu'on aime mourir ?

Pour voir la bouche en feu par nos lèvres usée
Nous dire froidement : " C'est fini, laisse-moi ! "
Et s'éteindre l'amour qui, dans notre pensée,
Allumait un soleil plus éclatant que toi !
Pour voir errer parmi les spectres de la terre
Le spectre aimé qui semble et vivant et joyeux,
La nuit, la sombre nuit est encore trop claire...
Et je l'arracherais des cieux !

La Haine du soleil dit par Fred Darevil.

EL DESDICHADO

Gérard de Nerval (1808-1855)

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

El Desdichado dit par Jean Vilar (1912-1971), acteur de théâtre et de cinéma, metteur-en-scène, directeur de théâtre et auteur. Il est le créateur du Festival d'Avignon en 1947 qu'il dirige jusqu'à sa mort. Il est également le directeur du Théâtre national populaire (TNP) de 1951 à 1963.

SYLVIE, SOUVENIRS DU VALOIS, ERMENONVILLE

"Lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des saules et des coudriers, je reconnus tout à fait un lieu où mon oncle, dans ses promenades, m'avait conduit bien des fois: c'est le Temple de la philosophie, que son fondateur n'a pas eu le bonheur de terminer. Il a la forme du temple de la sibylle Tiburtine, et, debout encore, sous l'abri d'un bouquet de pins, il étale tous ces grands noms de la pensée qui commencent par Montaigne et Descartes, et qui s'arrêtent à Rousseau. Cet édifice inachevé n'est déjà plus qu'une ruine, le lierre le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes. Là, tout enfant, j'ai vu des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc venaient recevoir des prix d'étude et de sagesse. Où sont les buissons de roses qui entouraient la colline ?"

LA DÉLIVRANDE

Maurice de Guérin (1810-1839)

LA BACCHANTE

"(...)Les constellations qui se lèvent pâles prennent moins d’éclat en gagnant dans la profondeur de la nuit, que ma vie ne croissait dans mon sein, soit en puissance, soit en splendeur, à mesure que je pénétrais dans les champs. Quand j’arrêtai mes pas au plus haut des collines, je chancelais comme la statue des dieux entre les bras des prêtres qui la soulèvent jusqu’à la base sacrée. Mon sein, ayant recueilli les esprits du dieu étendus sur la plaine, en avait conçu un trouble qui pressait mes pas et agitait mes pensées comme des flots rendus insensés par les vents. Sans doute, ce fut à la faveur de cet égarement que tu te précipitas dans mon sein, ô Bacchus, car les dieux surprennent ainsi l’esprit des mortels, comme le soleil qui, jaloux de pénétrer des rameaux pressés et pleins d’ombre, les fait entr’ouvrir par l’aquilon(...)"

L’ALLÉGORIE DU PELICAN

Alfred de Musset (1810-1857) 

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L'océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur;
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort se recommande à Dieu.

Poète, c'est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert à dilater le cœur ;
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant;
Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang.

L'Allégorie du pélican dit par Maria Casarès (1922-1996), actrice de théâtre et de cinéma.Elle compte parmi les grandes tragédiennes françaises ; elle est apparue dans de nombreux classiques du cinéma — dont Les Enfants du paradis —, notamment dans les années 1940 et 1950.

RÉPONSE A UN POÈTE

Louise Colet (1810-1876)

Comme un astre luit sur la terre,
Sans que sa lumière s'altère
Aux feux obscurcis d'ici-bas ;
Ou, comme ces vagues lointaines,
Qui, jamais n'ont baigné les plaines
Que l'homme foule sous ses pas :

Heureuse est ton âme, ô poète !
L'univers entier s'y reflète,
Ton regard plane dans les deux,
Et de ces sphères, qu'il explore,
Il n'a pas vu surgir encore
Les rayons d'un jour soucieux.

A ta voix, toujours ingénue,
L'hymne de deuil est inconnue ;
Pour toi la vie est dans sa fleur ;
Et sur ton front pur et candide,
On ne voit pas encore la ride
Que creuse, en passant, la douleur.

La muse que tu t'es choisie,
Source de toute poésie,
Inspira mes accords naissants ;
 ses foyers, où tu t'embrases,
Au sein des plus pures extases,
Ma lyre enflammait ses accents.

J'évoquais, dans leur harmonie,
Dieu, la nature, le génie ;
Ces trois déités que tu sers !
Le monde idéal de mes songes,
Était le même où tu te plonges
Pour créer tes chastes concerts.

Là, m'enivrant comme l'abeille,
Qui boit les parfums, puis sommeille
Dans les calices dépouillés ;
J'errais de richesse en richesse,
Et par des larmes de tristesse
Mes yeux n'étaient jamais mouillés.

Mais, quittant sa céleste orbite,
Sur ce globe que l'homme habite
Mon étoile sembla pâlir :
Ici, plus d'ineffable joie ;
Je n'ai pas trouvé sur ma voie
Une seule fleur à cueillir.

Voilà pourquoi mon âme est triste :
Hélas ! des banquets où j'assiste
Si je savoure la liqueur,
La coupe, où je cherche l'ivresse,
N'offre à ma lèvre qui la presse
Rien de ce qu'a rêvé mon cœur !

Dans ce monde, où j'ai voulu lire,
Ne vas pas, enfant de la lyre,
Abattre ton vol radieux :
Ah ! sur cette terre inféconde,
Il n'est point d'écho qui réponde,
A nos accents mélodieux !

Réponse à un poète dit par Yvon Jean.

SOLEIL COUCHANT

Théophile Gautier (1811-1872)

"Notre dame, que c'est beau ! " Victor Hugo

En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
Je me suis arrêté quelques instants pour voir
Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.
Un nuage splendide à l’horizon de flamme,
Tel qu’un oiseau géant qui va prendre l’essor,
D’un bout du ciel à l’autre ouvrait ses ailes d’or ;
— Et c’étaient des clartés à baisser la paupière.
Les tours au front orné de dentelles de pierre,
Le drapeau que le vent fouette, les minarets
Qui s’élèvent pareils aux sapins des forêts,
Les pignons tailladés que surmontent des anges
Aux corps raides et longs, aux figures étranges,
D’un fond clair ressortaient en noir : l’Archevêché,
Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,
Se dessinait au pied de l’église, dont l’ombre
S’allongeait à l’entour mystérieuse et sombre.
— Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
D’une maison du quai. — L’air était doux, les eaux
Se plaignaient contre l’arche à doux bruit, et la vague
De la vieille cité berçait l’image vague ;
Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.

Soleil couchant dit par Richard Berry (né en 1950), acteur de théâtre et de cinéma, metteur-en-scène et réalisateur.

ADIEU À LA POÉSIE

Louise Ackerman (1813-1890)

Mes pleurs sont à moi, nul au monde
Ne les a comptés ni reçus,
Pas un oeil étranger qui sonde
Les désespoirs que j’ai conçus

L’être qui souffre est un mystère
Parmi ses frères ici-bas ;
Il faut qu’il aille solitaire
S’asseoir aux portes du trépas.

J’irai seule et brisant ma lyre,
Souffrant mes maux sans les chanter ;
Car je sentirais à les dire
Plus de douleur qu’à les porter.

Montage sonore de Adieu à la poésie.

LE COLIBRI

Charles Leconte de Lisle (1818-1894)

Le vert colibri, le roi des collines,
Voyant la rosée et le soleil clair
Luire dans son nid tissé d'herbes fines,
Comme un frais rayon s'échappe dans l'air.

Il se hâte et vole aux sources voisines
Où les bambous font le bruit de la mer,
Où l'açoka rouge, aux odeurs divines,
S'ouvre et porte au coeur un humide éclair.

Vers la fleur dorée il descend, se pose,
Et boit tant d'amour dans la coupe rose,
Qu'il meurt, ne sachant s'il l'a pu tarir.

Sur ta lèvre pure, ô ma bien-aimée,
Telle aussi mon âme eût voulu mourir
Du premier baiser qui l'a parfumée !

Le colibri dit par Gilles-Claude Thériault.

LE BALCON

Charles Baudelaire (1821-1867)

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !

Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
Que ton sein m'était doux ! que ton coeur m'était bon !
Nous avons dit souvent d'impérissables choses
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
Que l'espace est profond ! que le coeur est puissant !
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.

Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux ?
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses !

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-il d'un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s'être lavés au fond des mers profondes ?
- Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !

Le balcon dit par André Gagnon.

RECUEILLEMENT

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Recueillement dit par Daniel Mesguich (né en 1952) , acteur dethéâtre, de cinéma et de télévision et professeur d'art dramatique.

UNE CHAROGNE

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.

- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

Une charogne mis en musique et interprété par Léo Ferré (1916-1993), auteur-compositeur-interprète, pianiste et poète.

HYMNE A LA BEAUTÉ

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore ;
Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;
De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu ?

De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène,
Qu'importe, si tu rends, - fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! -
L'univers moins hideux et les instants moins lourds ?

Hymne à la beauté dit par Alain Cuny (1908-1994), acteur de théâtre et de cinéma. Il est l'un des compagnons de la première heure deJean Vilar au Théâtre national populaire et au Festival d'Avignon.

RONDEL

Théodore de Banville (1823-1891)

Tout est ravi quand vient le Jour
Dans les cieux flamboyants d'aurore.
Sur la terre en fleur qu'il décore
La joie immense est de retour.

Les feuillages au pur contour
Ont un bruissement sonore;
Tout est ravi quand vient le Jour
Dans les cieux flamboyants d'aurore.

La chaumière comme la tour
Dans la lumière se colore,
L'eau murmure, la fleur adore,
Les oiseaux chantent, fous d'amour.
Tout est ravi quand vient le Jour.

Rondel dit par Nelly Vignon (1929-1993), actrice, pensionnaire de la Comédie-Française de 1952 à 1956.

LA PETITE DANSEUSE

Edgar Degas (1834-1917)

Elle danse en mourant, comme autour d'un roseau,
D'une flûte où le vent triste de Weber joue ;
Le ruban de ses pas s'entortille et se noue,
Son corps s'affaisse et tombe en un geste d'oiseau.

Sifflent les violons. Fraiche, du bleu de l'eau,
Sylvana vient, et là, curieuse s'ébroue,
Le bonheur de revivre et l'amour pur se joue
Sur ses yeux, sur ses seins, sur tout l'être nouveau.

Et ses pieds de satin brodent, comme à l'aiguille
Des dessins de plaisir. La capricante fille
Use mes pauvres yeux, à la suivre peinant.

Mais d'un signe toujours, cesse le beau mystère :
Elle retire trop les jambes en sautant.
C'est un saut de grenouille aux mares de Cythère.

La petite danseuse de d'Edgar Degas dans l'oeil de l'émission d'Art d'art présentée par Frédéric Taddéï (né en 1961), journalisteanimateur de radio et de télévision .

FLOTS DES MERS

Léon Dierx (1838-1912)

A Émile Bergerat.

Flots qui portiez la vie au seuil obscur des temps,
Qui la roulez toujours en embryons flottants
Dans le flux et reflux du primitif servage,
Eternels escadrons cabrés sur un rivage
Ou contre un roc, l'écume au poitrail, flots des mers,
Que vos bruits et leur rythme immortel me sont chers !
Partout où recouvrant récifs, galets de sables,
Escaladant en vain les bords infranchissables,
Vous brisez votre élan tout aussitôt repris,
Vous aurez subjugué les coeurs et les esprits.
L'ordre immémorial au même assaut vous lance,
Et vous n'aurez connu ni repos ni silence
Sur ce globe où chaque être, après un court effort,
Pour l'oublier se fait immobile et s'endort.
Enfanteurs de la nue éclatante ou qui gronde,
Flots des mers, ennemis de tous les caps du monde,
Vous leur jetez avec vos limons coutumiers
Son rêve et son histoire épars en des fumiers.
Dans vos sillons mouvants submergés par vos cimes
Vous ensevelissez et bercez vos victimes,
Ainsi qu'en le berçant vous poussez devant vous
L'animalcule aveugle éclos dans vos remous.
A tous les sols marins votre appel se répète.
Mais sous l'azur limpide ou pendant la tempête,
Doux murmure expirant sur la grève, ou fureur
Retentissante au fond des vieux gouffres d'horreur,
C'est à jamais un chant de détresse et de plainte.
Perpétuels martyrs refoulés dans l'étreinte,
Armée aux rangs serrés qui monte et qui descend,
Un désir est en vous qui se sait impuissant.
Que la nuit s'épaississe ou bien que le jour croisse,
Vous accourez de loin, vous rapportez l'angoisse,
Aux pieds de vos remparts certains vous revenez,
Et mêlez aux rumeurs des ans disséminés
Les soupirs inconnus, les voix de ceux qu'on pleure.
La vôtre est toujours jeune et seule ici demeure.
Messagers du chaos, damnés de l'action,
Serviteurs du secret de la création,
Votre spectacle auguste et sa vaste harmonie
Emouvront plus que tout la pensée infinie.
Nous n'aurons combattu qu'une heure ; incessamment,
Vous clamez dans l'espace un plus ancien tourment !
Ah ! n'est-il pas celui d'une âme emprisonnée
Qui, ne sachant pourquoi ni comment elle est née,
Le demande en battant les murs de l'horizon ?
Flots sacrés ! L'univers est encor la prison !
Nous avons beau fouiller et le ciel et la terre,
Tout n'est que doute, énigme, illusion, mystère.

Montage sonore de Flots des mers.

LE VASE BRISÉ

Sully-Prudhomme (1839-1907)

Le vase où meurt cette verveine
D'un coup d'éventail fut fêlé ;
Le coup dut effleurer à peine :
Aucun bruit ne l'a révélé.

Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D'une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s'est épuisé ;
Personne encore ne s'en doute ;
N'y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu'on aime,
Effleurant le coeur, le meurtrit ;
Puis le coeur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde ;
Il est brisé, n'y touchez pas.

Le vase brisé : enregistrement ancien.

 À MON DERNIER AMOUR

Emile Zola (1840-1902)

Cette pièce est la dernière que le célèbre auteur des Rougon-Macquart ait écrite.

Hier, enfant, tu m’as dit d’une voix inquiète,
Souriant et boudant, te penchant dans mes bras :
« Toi qui chantes pour tous, infidèle poète,
« Sur nos jeunes amours ne chanteras-tu pas ?

« Tu fais métier d’écrire et sèmes ta parole.
« Dis ? que ne m’offres-tu ces bouquets que ta main
« Effeuille sur la route, insouciante et folle.
« Je veux glaner les fleurs que tu perds en chemin.

« Je me fâche, je veux que mon regard t’inspire,
« Que tu chantes mon cœur qui bat pour toi. Je veux
« Que tu dises à tous le miel de mon sourire,
« Et me lises tes vers en baisant mes cheveux.

« Va rimer nos amours, dans le silence et l’ombre.
« Je te donne un pensum et te mets en prison.
« Va chercher sur tes doigts la césure et le nombre,
« Et reviens, m’apportant aux lèvres ma chanson. »

Tu le vois, j’obéis, et penché sur ma table,
Pâle, pressant mon front, ayant de l’encre aux mains,
Mon enfant, je me donne un mal épouvantable,
J’accouche avec labeur de ces quelques quatrains.

J’ai froid. Tu n’es plus là pour me dire : Je t’aime.
Ce papier blanc est bête et me rend soucieux.
Lorsque de nos amours j’écrirai le poème,
Je préfère l’écrire en baisers sur les yeux.

Eh bien ! non, mon enfant, je t’aime et je refuse.
Je sais trop ce que vaut l’once de ce parfum,
Je n’invoquerai pas cette fille de Muse
Qui vend au carrefour de l’encens pour chacun.

Je ne t’appellerai ni Manon ni Musette,
Et j’aurai le respect sacré de notre amour.
La Laure de Pétrarque est un rêve, et Ninette
Est l’idéale enfant du caprice d’un jour.

Je n’imiterai pas les faiseurs d’acrostiches,
Et, tout au fond de moi, je garderai ton nom.
Jamais je ne voudrai joindre deux hémistiches,
Pour enrouler mon cœur autour d’un mirliton.

Il est de ces amours, banales et vulgaires,
Qu’un poète menteur drape d’un manteau d’or.
Il est, dans le ciel bleu, des amours mensongères,
Que riment à seize ans les cœurs vides encor.

Mais il est des amours profondes, des tendresses
Qui forcent les amants à se parler tout bas,
Emplissant les baisers de leurs âpres ivresses :
Ces amours, on les vit, on ne les rime pas.

Nos poèmes à nous, c’est, notre douce vie,
C’est l’heure, chaque soir, passée à ton côté,
Ce sont nos nuits de mai, mon rire et ta folie,
Nos puissantes amours dans leur réalité.

Toujours nous augmentons l’adorable poème.
La page, plaise à Dieu, jamais ne s’emplira.
J’y vais chaque matin écrire : Mon cœur t’aime,
Et je mets au-dessous : Demain, il t’aimera.

Voici tes vers, enfant. Je veux, en récompense,
Que tu me laisses faire un chant à ma façon.
Je te prends doucement dans mes bras, en silence :
Mes baisers deux à deux vont rimer leur chanson.

Écoute-les chanter sur ton front, sur tes lèvres.
Ils ont le rythme, d’or des amoureux concerts.
Ils bavardent entre eux, contant leurs douces fièvres…
J’ai toujours des baisers, je n’aurai plus de vers.

Montage sonore de A mon dernier amour.

SES PURS ONGLES TRÈS HAUT ...

Stéphane Mallarmé (1842-1898)

Ses purs ongles très-haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore.)

Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,

Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.

Ses purs ongles très haut dit par Mathieu Amalric (né en 1965), acteur et réalisateur.

PRÉLUDE À L’APRÈS-MIDI D'UN FAUNE

LE FAUNE

Ces nymphes, je les veux perpétuer.

 Si clair,
Leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’air
Assoupi de sommeils touffus.

 Aimai-je un rêve ?

Mon doute, amas de nuit ancienne, s’achève
En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais
Bois mêmes, prouve, hélas ! que bien seul je m’offrais
Pour triomphe la faute idéale de roses —

Réfléchissons…

 ou si les femmes dont tu gloses

Figurent un souhait de tes sens fabuleux !
Faune, l’illusion s’échappe des yeux bleus
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :
Mais, l’autre tout soupirs, dis-tu qu’elle contraste
Comme brise du jour chaude dans ta toison ?
Que non ! par l’immobile et lasse pamoison
Suffoquant de chaleurs le matin frais s’il lutte,
Ne murmure point d’eau que ne verse ma flûte
Au bosquet arrosé d’accords ; et le seul vent
Hors des deux tuyaux prompt à s’exhaler avant
Qu’il disperse le son dans une pluie aride,
C’est, à l’horizon pas remué d’une ride,
Le visible et serein souffle artificiel
De l’inspiration, qui regagne le ciel.


Ô bords siciliens d’un calme marécage
Qu’à l’envi des soleils ma vanité saccage,
Tacites sous les fleurs d’étincelles, CONTEZ
» Que je coupais ici les creux roseaux domptés
» Par le talent ; quand, sur l’or glauque de lointaines
» Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
» Ondoie une blancheur animale au repos :
» Et qu’au prélude lent où naissent les pipeaux,
» Ce vol de cygnes, non ! de naïades se sauve
» Ou plonge…
 Inerte, tout brûle dans l’heure fauve

Sans marquer par quel art ensemble détala
Trop d’hymen souhaité de qui cherche le la :
Alors m’éveillerais-je à la ferveur première,
Droit et seul, sous un flot antique de lumière,
Lys ! et l’un de vous tous pour l’ingénuité.


Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;
Mais, bast ! arcane tel élut pour confident
Le jonc vaste et jumeau dont sous l’azur on joue :
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, en un long solo, que nous amusions
La beauté d’alentour par des confusions
Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
Et de faire aussi haut que l’amour se module
Évanouir du songe ordinaire de dos
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,
Une sonore, vaine et monotone ligne.



Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne
Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m’attends !
Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps

Des déesses ; et, par d’idolâtres peintures,
À leur ombre enlever encore des ceintures :
Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.


Ô nymphes, regonflons des souvenirs divers.
» Mon œil, trouant les joncs, dardait chaque encolure
» Immortelle, qui noie en l’onde sa brûlure
» Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;
» Et le splendide bain de cheveux disparaît
» Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !
» J’accours ; quand, à mes pieds, s’entrejoignent (meurtries
» De la langueur goûtée à ce mal d’être deux)
» Des dormeuses parmi leurs seuls bras hazardeux :
» Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
» À ce massif, haï par l’ombrage frivole,
» De roses tarissant tout parfum au soleil,
» Où notre ébat au jour consumé soit pareil.
Je t’adore, courroux des vierges, ô délice
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :
Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide

Que délaisse à la fois une innocence, humide
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.
» Mon crime, c’est d’avoir, gai de vaincre ces peurs
» Traîtresses, divisé la touffe échevelée
» De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée ;
» Car, à peine j’allais cacher un rire ardent
» Sous les replis heureux d’une seule (gardant
» Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
» Se teignît à l’émoi de sa sœur qui s’allume,
» La petite, naïve et ne rougissant pas :)
» Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
» Cette proie, à jamais ingrate, se délivre
» Sans pitié du sanglot dont j’étais encore ivre.


Tant pis ! vers le bonheur d’autres m’entraîneront
Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :
Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,
Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ;
Et notre sang, épris de qui le va saisir,
Coule pour tout l’essaim éternel du désir.
À l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte
Une fête s’exalte en la feuillée éteinte :
Etna ! c’est parmi toi visité de Vénus
Sur ta lave posant ses talons ingénus,
Quand tonne un somme triste ou s’épuise la flamme.

Je tiens la reine !

 Ô sûr châtiment…

 Non, mais l’âme

De paroles vacante et ce corps allourdi
Tard succombent au fier silence de midi :
Sans plus il faut dormir en l’oubli du blasphème,
Sur le sable altéré gisant et comme j’aime
Ouvrir ma bouche à l’astre efficace des vins !

Couple, adieu ; je vais voir l’ombre que tu devins.

A MA FEMME ENDORMIE

Charles Cros (1842-1888)

Tu dors en croyant que mes vers
Vont encombrer tout l'univers
De désastres et d'incendies ;
Elles sont si rares pourtant
Mes chansons au soleil couchant
Et mes lointaines mélodies.

Mais si je dérange parfois
La sérénité des cieux froids,
Si des sons d'acier ou de cuivre
Ou d'or, vibrent dans mes chansons,
Pardonne ces hautes façons,
C'est que je me hâte de vivre.

Et puis tu m'aimeras toujours.
Éternelles sont les amours
Dont ma mémoire est le repaire ;
Nos enfants seront de fiers gas
Qui répareront les dégâts,
Que dans ta vie a faits leur père.

Ils dorment sans rêver à rien,
Dans le nuage aérien
Des cheveux sur leurs fines têtes ;
Et toi, près d'eux, tu dors aussi,
Ayant oublié, le souci
De tout travail, de toutes dettes.

Moi je veille et je fais ces vers
Qui laisseront tout l'univers
Sans désastre et sans incendie ;
Et demain, au soleil montant
Tu souriras en écoutant
Cette tranquille mélodie.

A ma femme endormie chanté par Orphée.

ÉPIGRAMME FUNÉRAIRE

José-Maria de Hérédia (1842-1893)

Ici gît, Étranger, la verte sauterelle
Que durant deux saisons nourrit la jeune Hellé,
Et dont l'aile vibrant sous le pied dentelé
Bruissait dans le pin, le cytise ou l'airelle.

Elle s'est tue, hélas ! la lyre naturelle,
La muse des guérets, des sillons et du blé ;
De peur que son léger sommeil ne soit troublé,
Ah ! passe vite, ami, ne pèse point sur elle.

C'est là. Blanche, au milieu d'une touffe de thym,
Sa pierre funéraire est fraîchement posée.
Que d'hommes n'ont pas eu ce suprême destin !

Des larmes d'un enfant sa tombe est arrosée,
Et l'Aurore pieuse y fait chaque matin
Une libation de gouttes de rosée.

Epigramme funéraire dit par Roger Monteaux (1879-1974), acteur, membre de la Comédie-Française. 

UN ÉVANGILE

François Coppée (1842-1908)

En ce temps-là, Jésus, seul avec Pierre, errait
Sur la rive du lac, près de Génésareth,
À l’heure où le brûlant soleil de midi plane,
Quand ils virent, devant une pauvre cabane,
La veuve d’un pêcheur, en longs voiles de deuil,
Qui s’était tristement assise sur le seuil,
Retenant dans ses yeux la larme qui les mouille,
Pour bercer son enfant et filer sa quenouille.
Non loin d’elle, cachés par des figuiers touffus,
Le Maître et son ami voyaient sans être vus.

Soudain, un de ces vieux dont le tombeau s’apprête,
Un mendiant, portant un vase sur sa tête,
Vint à passer et dit à celle qui filait :
 Femme, je dois porter ce vase plein de lait
Chez un homme logé dans le prochain village ;
Mais tu le vois, je suis faible et brisé par l’âge,
Les maisons sont encore à plus de mille pas,
Et je sens bien que, seul, je n’accomplirai pas
Ce travail, que l’on doit me payer une obole. 

La femme se leva sans dire une parole,
Laissa, sans hésiter, sa quenouille de lin,
Et le berceau d’osier où pleurait l’orphelin,
Prit le vase, et s’en fut avec le misérable.
Et Pierre dit :
 Il faut se montrer secourable,
Maître ! mais cette femme a bien peu de raison
D’abandonner ainsi son fils et sa maison,
Pour le premier venu qui s’en va sur la route.
À ce vieux mendiant, non loin d’ici, sans doute,
Quelque passant eût pris son vase et l’eût porté. 

Mais Jésus répondit à Pierre :
 En vérité, quand un pauvre a pitié d’un plus pauvre, mon père
Veille sur sa demeure et veut qu’elle prospère.
Cette femme a bien fait de partir sans surseoir. 

Quand il eut dit ces mots, le Seigneur vint s’asseoir
Sur le vieux banc de bois, devant la pauvre hutte.
De ses divines mains, pendant une minute,
Il fila la quenouille et berça le petit ;
Puis se levant, il fit signe à Pierre et partit.

Et, quand elle revint à son logis, la veuve,
À qui de sa bonté Dieu donnait cette preuve,
Trouva sans deviner jamais par quel ami,
Sa quenouille filée et son fils endormi.

Un évangile dit par Léon Brémont (1852-1939) comédien et écrivain. Il a été un des principaux partenaires au théâtre de Sarah Bernhardt à la fin du xixe siècle. Il a été professeur de l'École Normale Supérieure de Sèvres pendant 20 ans et vice-président de l'association de secours mutuels des artistes dramatiques.

MON RÊVE FAMILIER

Paul Verlaine (1844-1896)

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

Mon rêve familier dit par Jean Topart (1922-2012), acteur de théâtre et de cinéma. Il fut membre de la troupe du TNP de Jean Vilar dans les années 1950-1960. Son timbre et son élocution en font également une des voix les plus reconnaissables de la radio et de la télévision françaises.

INSOMNIE

Tristan Corbière (1845-1875)

Insomnie, impalpable Bête !
N'as-tu d'amour que dans la tête ?
Pour venir te pâmer à voir,
Sous ton mauvais œil, l'homme mordre
Ses draps, et dans l'ennui se tordre !...
Sous ton œil de diamant noir.

Dis : pourquoi, durant la nuit blanche,
Pluvieuse comme un dimanche,
Venir nous lécher comme un chien :
Espérance ou Regret qui veille.
A notre palpitante oreille
Parler bas... et ne dire rien ?

Pourquoi, sur notre gorge aride,
Toujours pencher ta coupe vide
Et nous laisser le cou tendu,
Tantales, soiffeurs de chimère :
- Philtre amoureux ou lie amère
Fraîche rosée ou plomb fondu ! -

Insomnie, es-tu donc pas belle ?...
Eh pourquoi, lubrique pucelle,
Nous étreindre entre tes genoux ?
Pourquoi râler sur notre bouche,
Pourquoi défaire notre couche,
Et... ne pas coucher avec nous ?

Pourquoi, Belle-de-nuit impure,
Ce masque noir sur ta figure ?...
- Pour intriguer les songes d'or ?...
N'es-tu pas l'amour dans l'espace,
Souffle de Messaline lasse,
Mais pas rassasiée encor !

Insomnie, es-tu l'Hystérie...
Es-tu l'orgue de barbarie
Qui moud l'Hosannah des Élus ?...
- Ou n'es-tu pas l'éternel plectre,
Sur les nerfs des damnés-de-lettre,
Raclant leurs vers - qu'eux seuls ont lus.

Insomnie, es-tu l'âne en peine
De Buridan - ou le phalène
De l'enfer ? - Ton baiser de feu
Laisse un goût froidi de fer rouge...
Oh ! viens te poser dans mon bouge ! ...

Insomnie dit par Michel Favory (né en 1940), acteur de théâtre, de cinéma et de télévision. Il est sociétaire honoraire de laComédie-Française.

LES CHANTS DE MALDOROR

Lautréamont (1846-1870)

« Ô lampe au bec d’argent, mes yeux t’aperçoivent dans les airs, compagne de la voûte des cathédrales, et cherchent la raison de cette suspension. On dit que tes lueurs éclairent, pendant la nuit, la tourbe de ceux qui viennent adorer le Tout-Puissant et que tu montres aux repentis le chemin qui mène à l’autel. Écoute, c’est fort possible ; mais... est-ce que tu as besoin de rendre de pareils services à ceux auxquels tu ne dois rien ? Laisse, plongées dans les ténèbres, les colonnes des basiliques ; et, lorsqu’une bouffée de la tempête sur laquelle le démon tourbillonne, emporté dans l’espace, pénétrera, avec lui, dans le saint lieu, en y répandant l’effroi, au lieu de lutter, courageusement, contre la rafale empestée du prince du mal, éteins-toi subitement, sous son souffle fiévreux, pour qu’il puisse, sans qu’on le voie, choisir ses victimes parmi les croyants agenouillés. Si tu fais cela, tu peux dire que je te devrai tout mon bonheur. Quand tu reluis ainsi, en répandant tes clartés indécises, mais suffisantes, je n’ose pas me livrer aux suggestions de mon caractère, et je reste, sous le portique sacré, en regardant par le portail entr’ouvert, ceux qui échappent à ma vengeance, dans le sein du Seigneur. Ô lampe poétique ! toi qui serais mon amie si tu pouvais me comprendre, quand mes pieds foulent le basalte des églises, dans les heures nocturnes, pourquoi te mets-tu à briller d’une manière qui, je l’avoue, me paraît extraordinaire ? Tes reflets se colorent, alors, des nuances blanches de la lumière électrique ; l’œil ne peut pas te fixer ; et tu éclaires d’une flamme nouvelle et puissante les moindres détails du chenil du Créateur, comme si tu étais en proie à une sainte colère. Et, quand je me retire après avoir blasphémé, tu redeviens inaperçue, modeste et pâle, sûre d’avoir accompli un acte de justice. Dis-moi, un peu ; serait-ce parce que tu connais les détours de mon cœur, que, lorsqu’il m’arrive d’apparaître où tu veilles, tu t’empresses de désigner ma présence pernicieuse et de porter l’attention des adorateurs vers le côté où vient de se montrer l’ennemi des hommes ? Je penche vers cette opinion ; car, moi aussi, je commence à te connaître ; et je sais qui tu es, vieille sorcière, qui veilles si bien sur les mosquées sacrées, où se pavane, comme la crête d’un coq, ton maître curieux. Vigilante gardienne, tu t’es donné une mission folle. Je t’avertis ; la première fois que tu me désigneras à la prudence de mes semblables, par l’augmentation de tes lueurs phosphorescentes, comme je n’aime pas ce phénomène d’optique, qui n’est mentionné, du reste, dans aucun livre de physique, je te prends par la peau de ta poitrine, en accrochant mes griffes aux escarres de ta nuque teigneuse, et je te jette dans la Seine. Je ne prétends pas que, lorsque je ne te fais rien, tu te comportes sciemment d’une manière qui me soit nuisible. Là, je te permettrai de briller autant qu’il me sera agréable ; là, tu me nargueras avec un sourire inextinguible ; là, convaincue de l’incapacité de ton huile criminelle, tu l’urineras avec amertume. »

Les Chants de Maldoror dit par Catherine Sellers (1926-2014), actrice de théâtre et de cinéma.Elle est connue pour avoir entre autres joué sous la direction d'Alain Resnais, deMarguerite Duras, et d'Albert Camus.

LA BICHE

Maurice Rollinat (1846-1903)

La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux :
Son petit faon délicieux
A disparu dans la nuit brune.

Pour raconter son infortune
A la forêt de ses aïeux,
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux.

Mais aucune réponse, aucune,
A ses longs appels anxieux !
Et le cou tendu vers les cieux,
Folle d'amour et de rancune,
La biche brame au clair de lune.

Montage sonore de La Biche.

NUIT DE NEIGE

Guy de Maupassant (1850-1893)

La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.
Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
Quelque chien sans abri qui hurle au coin d’un bois.

Plus de chansons dans l’air, sous nos pieds plus de chaumes.
L’hiver s’est abattu sur toute floraison ;
Des arbres dépouillés dressent à l’horizon
Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

La lune est large et pâle et semble se hâter.
On dirait qu’elle a froid dans le grand ciel austère.
De son morne regard elle parcourt la terre,
Et, voyant tout désert, s’empresse à nous quitter.

Et froids tombent sur nous les rayons qu’elle darde,
Fantastiques lueurs qu’elle s’en va semant ;
Et la neige s’éclaire au loin, sinistrement,
Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !
Un vent glacé frissonne et court par les allées ;
Eux, n’ayant plus l’asile ombragé des berceaux,
Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas
Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;
De leur oeil inquiet ils regardent la neige,
Attendant jusqu’au jour la nuit qui ne vient pas.

Nuit de neige mis en musique et chanté.

LA FÊTE CHEZ TOTO

Germain Nouveau (1851-1920)

Nous habiterons un discret boudoir,
Toujours saturé d’une odeur divine,
Ne laissant entrer, comme on le devine,
Qu’un jour faible et doux ressemblant au soir.

Une blonde frêle en mignon peignoir
Tirera des sons d’une mandoline,
Et les blancs rideaux tout en mousseline
Seront réfléchis par un grand miroir.

Quand nous aurons faim, pour toute cuisine
Nous grignoterons des fruits de la Chine,
Et nous ne boirons que dans du vermeil ;

Pour nous endormir, ainsi que des chattes
Nous nous étendrons sur de fraîches nattes ;
Nous oublirons tout, – même le soleil !

LA FÊTE CHEZ TOTO

A la fête qu'après-demain je donnerai,
Il y aura beaucoup de monde. Toi, curé,
J'exige que l'on vienne et le diable ait ton âme !
S'il y aura des gens de l'Olympe? Oui, madame,
Quant à vous, je ne vous invite pas, Zari.
On entrera, dès que le maître aura souri,
A l'heure par exemple où se couchent les villes.
A la porte on vendra des éventails des Iles
Du temps qu'Athénasie était reine en riant.
Un diplomate russe, un nonce d'Orient
Viendront gris sans que l'on trouve ça regrettable.
Le dîner, viande et fruits, écrasera la table.
Je ne sais pas les noms de ce qu'on mangera,
Ni quels vins couleront ni quels airs l'on jouera,
Mais les glaces seront de Venise et des pôles.
Des plats d'or voleront par-dessus les épaules,
Sous de fiers lustres à cent mètres du plafond
Qui sera comme un ciel d'indulgence sans fond,
Où trembleront des seins, des lyres et des astres.
Des rires crouleront comme de gros désastres.
On entendra des cris d'oiseaux dans les hauteurs ;
Il y aura des chefs d'offices, des auteurs,
Des voyageurs parlant comme ceux-là du conte ;
Nag la pâle y sera, répondant au vieux comte :
Change en or ton argent, ton or en perles, cher
Et les femmes seront des anges bien en chair,
Nourris de moelles de boxeurs et de cervelles
D'acrobates, disant des bêtises entre elles.
Il y aura des gens sérieux quoiqu'en deuil,
Quelque immense poète en un petit fauteuil,
Et puis, sur une estrade en feutre, une féerie
De musiciens blonds venus de Barbarie,
En gilets frais ainsi que des pois de senteur.
Autour de la maison, obscur comme le coeur,
Le parc sera pompeux et la lune mignonne.
Ah ! nous aurons aussi le monsieur dont personne
Ne sait le petit nom ni le nom, croyez-vous,
Et ce sera le plus délicieux de tous.
Il y aura le diable : une humble enfant qui souffre
Dira le reconnaître à son odeur de soufre.
Certes il y aura l'ami qu'on croyait mort,
Le chien qui mord, et la bonne femme qui dort,
Et plus d'un mendiant au bras de quelque dame,
Mis avec toute la distinction de l'âme ;
Et la musique aura tant d'influence, vrai,
A la fête qu'après-demain je donnerai,
Que l'on croira jouir d'une mort indicible,
Et mourir plus longtemps qu'il ne semble possible,
Dans une sorte d'aise et de grâce, humblement.
Quant au bal, qui sera rose admirablement,
Il entraînera tout nous tous : danseurs sceptiques,
Filles graves roulant des prunelles mystiques,
Et chacune je vous inviterai, Zari, -
Trouvera son valseur, son ange et son mari.
Bref, tout ce monde, armé de ses plus jolis vices,
De salle en salle ira tournant avec délices,
Dans un vaste froufrou de cœurs et de chiffons,
Dans mon château, mon bon vieux château des Bouffons
Qu'avoisine une mer verte et gaie au possible,
Suivre vers la folie une pente insensible,
Ou vers le crime qui, ce soir-là, sera roi,
Jusqu'à ce qu'apparaisse, après le souper froid,
Le matin bête dans la cohue étonnée.
Hélas ! personne à la fête que j'ai donnée !

LA DOCTRINE DE L'AMOUR

(...)La nature nous aime et donne ses merveilles.
Ouvrons notre âme, ouvrons nos yeux et nos oreilles :
Voyez la terre avec chaque printemps léger,
Ses verts juillets en flamme ainsi que l'oranger,
Ses automnes voilés de mousselines grises,
Ses neiges de Noël tombant sur les églises,
Et la paix de sa joie et le chant de ses pleurs.
Dans la saveur des fruits et la grâce des fleurs,
La vie aussi nous aime, elle a ses heures douces,
Des baisers dans la brise et des lits dans les mousses.
Jardin connu trop tard, sentier vite effacé
Où s'égarait Virgile, où Jésus a passé.
Tout nous aime et sourit, jusqu'aux veines des pierres ;
La forme de nos cœurs tremble aux feuilles des lierres ;
L'arbre, où le couteau grave un chiffre amer et blanc.
Fait des lèvres d'amour de sa blessure au flanc ;
L'aile de l'hirondelle annonce le nuage ;
Et le chemin nous aime : avec nous il voyage ;
La trace de nos pas sur le sable, elle aussi
Nous suit ; elle nous aime, et l'air dit : « me voici ! »
Rendons-leur cet amour, soyons plus doux aux choses
Coupons moins le pain blanc et cueillons moins les roses
Nous parlons du caillou comme s'il était sourd,
Mais il vit ; quand il chante, une étincelle court...
Ne touchons rien, pas même à la plus vile argile,
Sans l'amour que l'on a pour le cristal fragile.
La nature très sage est dure au maladroit,
Elle dit : le devoir est la borne du droit ;
Elle sait le secret des choses que vous faites ;
Elle bat notre orgueil en nous montrant les bêtes,
Humiliant les bons qui savent leur bonté,
Comme aussi les méchants qui voient leur cruauté.
Grâce à la bonté, l'homme à sa place se range,
Moins terre que la bête, il est moins ciel que l'ange
Dont l'aile se devine à l'aile de l'air bleu.
Partout où l'homme écrit « Nature », lisez « Dieu ».

Sonnet d'été, La fête chez Toto et la Doctrine de l'Amour dits par Pascal Mazotti et Nathalie Nerval.

LE DORMEUR DU VAL

Arthur Rimbaud (1854-1891)

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Montage sonore de le Dormeur du Val.

LE BATEAU IVRE

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Le Bateau ivre dit par Philippe Léotard (1940-2001), acteur, poète et chanteur.

COMPLAINTE AMOUREUSE

Alphonse Allais (1854-1905)

Oui, dès l’instant que je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes ;
De l’amour qu’en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes ;
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les vœux que je vous offris !
En vain je priai, je gémis :
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis.
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes,
Et je ne sais comment vous pûtes
De sang-froid voir ce que j’y mis.
Ah! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu’ingénument je vous le disse,
Qu’avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu’en vain je m’opiniâtrasse,
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m’assassinassiez !

Montage sonore de Complainte amoureuse, poème dans lequel Alphonse Allais  utilise le passé simple et l'imparfait du subjonctif pour se moquer de l'amoureux repoussé. Savoureux !

LE VOYAGE

Emile Verhaeren (1855-1916)

Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage,
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain, dorment encor.
Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées,
Au fouet soudain des montantes marées !
Oh ce regonflement de vie immense et lourd
Et ces grands flots, oiseaux d’écume,
Qui s’abattent du large, en un effroi de plumes,
Et reviennent sans cesse et repartent toujours !
La mer est belle et claire et pleine de voyages.
A quoi bon s’attarder près des phares du soir
Et regarder le jeu tournant de leurs miroirs
Réverbérer au loin des lumières trop sages ?
La mer est belle et claire et pleine de voyages
Et les flammes des horizons, comme des dents,
Mordent le désir fou, dans chaque cœur ardent :
L’inconnu est seul roi des volontés sauvages.
Partez, partez, sans regarder qui vous regarde,
Sans nuls adieux tristes et doux,
Partez, avec le seul amour en vous
De l’étendue éclatante et hagarde.
Oh voir ce que personne, avec ses yeux humains,
Avant vos yeux à vous, dardés et volontaires,
N’a vu ! voir et surprendre et dompter un mystère
Et le résoudre et tout à coup s’en revenir,
Du bout des mers de la terre,
Vers l’avenir,
Avec les dépouilles de ce mystère
Triomphales, entre les mains !
Ou bien là-bas, se frayer des chemins,
A travers des forêts que la peur accapare
Dieu sait vers quels tourbillonnants essaims
De peuples nains, défiants et bizarres.
Et pénétrer leurs mœurs, leur race et leur esprit
Et surprendre leur culte et ses tortures,
Pour éclairer, dans ses recoins et dans sa nuit,
Toute la sournoise étrangeté de la nature !
Oh ! les torridités du Sud – ou bien encor
La pâle et lucide splendeur des pôles
Que le monde retient, sur ses épaules,
Depuis combien de milliers d’ans, au Nord ?
Dites, l’errance au loin en des ténèbres claires,
Et les minuits monumentaux des gels polaires,
Et l’hivernage, au fond d’un large bateau blanc,
Et les étaux du froid qui font craquer ses flancs,
Et la neige qui choit, comme une somnolence,
Des jours, des jours, des jours, dans le total silence.
Dites, agoniser là-bas, mais néanmoins,
Avec son seul orgueil têtu, comme témoin,
Vivre pour s’en aller – dès que le printemps rouge
Aura cassé l’hiver compact qui déjà bouge –
Trouer toujours plus loin ces blocs de gel uni
Et rencontrer, malgré les volontés adverses,
Quand même, un jour, ce chemin qui traverse,
De part en part, le cœur glacé de l’infini.
Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain dorment encor…
Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées
Aux coups de fouet soudains des montantes marées !

Le Voyage dit par Thierry Hancisse (né en 1962), acteur de théâtre, de cinéma et de télévision, sociétaire de la Comédie-Française.

LE RHIN

Jean Moréas (1856-1910)

Aux galets le flot se brise
Sous la lune blanche et grise,
Ô la triste cantilène
Que la bise dans la plaine !
— Elfes couronnés de jonc,
Viendrez-vous danser en rond ?
 
Hou ! hou ! le héron ricane
Pour faire peur à la cane.
Trap ! trap ! le sorcier galope
Sur le bouc et la varlope.
— Elfes couronnés de jonc,
Viendrez-vous danser en rond ?
 
Au caveau rongé de mousse
L’empereur à barbe rousse,
Le front dans les mains, sommeille ;
Le nain guette la corneille.
— Elfes couronnés de jonc,
Viendrez-vous danser en rond ?
 
Mais déjà l’aurore émerge,
De rose teignant la berge,
Et s’envolent les chimères
Comme un essaim d’éphémères.
— Elfes couronnés de jonc,
Vous ne dansez plus en rond !

Le Rhin dit par Raymond Gérôme (1920-2002), acteur et metteur-en-scène.  Ses rôles empreints de distinction, de flegme, d'humour et parfois de cynisme, son timbre de voix grave et métallique, sa silhouette haute et austère ont marqué toute une génération. Il fut un voyageur invétéré et polyglotte passionné.

JE RÊVE DE VERS DOUX

Albert Samain (1858-1900)

Je rêve de vers doux et d'intimes ramages,
De vers à frôler l'âme ainsi que des plumages,

De vers blonds où le sens fluide se délie
Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie,

De vers silencieux, et sans rythme et sans trame
Où la rime sans bruit glisse comme une rame,

De vers d'une ancienne étoffe, exténuée,
Impalpable comme le son et la nuée,

De vers de soir d'automne ensorcelant les heures
Au rite féminin des syllabes mineures.

De vers de soirs d'amour énervés de verveine,
Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine...

Je rêve de vers doux mourant comme des roses.

Montage sonore de Je rêve de vers doux.

MÉDITATION GRISÂTRE

Jules Laforgue (1860-1887)

Sous le ciel pluvieux noyé de brumes sales,
Devant l’Océan blême, assis sur un ilôt,
Seul, loin de tout, je songe au clapotis du flot,
Dans le concert hurlant des mourantes rafales.

Crinière échevelée ainsi que des cavales,
Les vagues se tordant arrivent au galop
Et croulent à mes pieds avec de longs sanglots
Qu’emporte la tourmente aux haleines brutales.

Partout le grand ciel gris, le brouillard et la mer,
Rien que l’affolement des vents balayant l’air.
Plus d’heures, plus d’humains, et solitaire, morne,

Je reste là, perdu dans l’horizon lointain,
Et songe que l’Espace est sans borne, sans borne,
Et que le Temps n’aura jamais ... jamais de fin.

Méditation grisâtre dit par Michaël Lonsdale (1931-2020), acteur de théâtre et de cinéma. Il a également prêté sa voix à divers projets audiovisuels, comme desdramatiquesradiodiffusées ou des livres audios.

LE PALAIS D'ITHAQUE

Saint-Pol Roux (1861-1940)

L’éloquence des nuits clignote sur Ithaque.
Un chœur d’avènement palpite dans les bois.
Sur les cadences d’huile une carène craque
Puis le sable trahit des pas vus autrefois.

La Reine, sur l’ivoire et l’argent de son thrône,
Sculptée, enclose des douze agrafes d’or fin
De son peplos, rêvant, hèle comme une aumône
L’Absent au casque vif dont son vieux jeûne a faim.

Par la kithare emplis des torrents du kratère
Et le ventre doublé de ventres de brebis,
Les Prétendants, sur les toisons des mets, par terre,
Ont des rires baveux plein leur trogne rubis.

Dans leur haleine d’ail coassent des grenouilles
Et leur vie est aveugle aux Kèrs au doigt fatal
Tandis que le brasier hérisse entre les rouilles
Des armes des cloisons un réveil de métal.

Les Femmes-aux-bras-blancs, dans l’impouvoir du mâle,
S’entrecueillent leur rose aux lueurs de leurs yeux
Dans l’appartement clos où le paros très pâle
Jalonne le logos négligeable des Dieux.

Dehors, la main tendue au chambranle de frêne,
Un soleil de vengeance accroupi dans les nuits
De ses hideurs d’emprunt, le Rêve de la Reine
A l’air d’un tas de paille où pourrissent des fruits.

La Palais d'Ithaque dit par Yvon Jean.

C'EST MAI

Max Elskamp (1862-1931)

Bonjour la vie

Le soleil luit,

C'est le matin

En son levain,

Le ciel est clair,

Calme la mer,

Et arbres verts

Les lys ouverts,

Et les jasmins

Dans les jardins

C'est Mai.

 

Bonjour la vie

C'est mon amie

Qui vient là-bas

M'avérer foi,

En robe bleue

Comme ses yeux,

Ses cheveux blonds

Au dos en long

Et ses bras nus

Lèvres tendues,

Pour m'apporter

Doux son baiser,

C'est Mai.

 

Bonjour la vie,

Toi et qui ries,

Voici bonheur

Et dit sans leurre,

Et pour mon cœur

Lui, et qui luit,

Et pour mon âme

Elle qui pleure,

Qu'une autre vienne

En ses antiennes,

Et la remplace

En l'heure lasse

Qui bien que luie

Pour elle est lie;

C'est Mai.

 

Bonsoir la vie

Voici jour tu,

Un enfant nu

Est là qui crie,

Dans son berceau

Au bord de l'eau

Comme blessé Par toi la vie,

C'est Mai.

C'est mai mis en musique et interprété par Antoine Marique, chanteur compositeur interprète.

UN PETIT ROSEAU M'A SUFFIT ...

Henri de Régnier (1864-1936)

 Un petit roseau m’a suffi
Pour faire frémir
L’herbe haute
Et tout le pré
Et les deux saules
Et le ruisseau qui chante aussi ;
Un petit roseau m’a suffi
A faire chanter la forêt.
 
Ceux qui passent l’ont entendu
Au fond du soir, en leurs pensées
Dans le silence et dans le vent,
Clair ou perdu,
Proche ou lointain…
Ceux qui passent en leurs pensées
En écoutant , au fond d’eux-mêmes
L’entendront encore et l’entendent
Toujours qui chante.
De ce petit roseau cueilli
A la fontaine où vint l’Amour
Mirer, un jour,
Sa face grave
Et qui pleurait,
Pour faire pleurer ceux qui passent
Et trembler l’herbe et frémir l’eau ;
Et j’ai du souffle d’un roseau
Fait chanter toute la forêt.

Un petit roseau m'a suffit dit par Jean Piat (1924-2018). Acteur et écrivain. Sociétaire honoraire de la Comédie-Française, il est notamment connu pour son interprétation à la télévision du chevalier Henri de Lagardère, puis par son interprétation de Robert d'Artois dans l'adaptation des Rois maudits de Maurice Druon, mais aussi pour sa voix puissante que l'on reconnaît immédiatement.

DORMIR ET RIRE D'AISE

Francis Vielé-Griffin (1864-1937)

Dormir et rire d’aise, un sommeil : je divague ;
Dormons : le mal d’aimer, ô cœur, t’a ravagé ;
Et je me sens, ce soir, si follement âgé
Que je me crois le survivant d’un monde vague.

La nuit est formidable et triste à tout jamais,
Un souvenir qui hante emplit l’ombre déserte ;
Mon regret est futile et mon désir inerte
N’appelle plus l’espoir des rêves abîmés ;

Dormons: il n’est plus rien sous le crêpe d’azur
Où s’est drapée à tout jamais la vieille joie ;
Tes ailes, que le saint désir ouvre et déploie,

Retombent, ton espoir d’aimer est presque impur…
Je divague au retour des vaines lassitudes,
N’avions-nous pas rêvé d’autres béatitudes ?

Montage sonore de Dormir et rire d'aise.

L’ÉTERNELLE CHANSON

Rosemonde Gérard (1866-1953)

Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille, 
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs, 
Au mois de mai, dans le jardin qui s'ensoleille, 
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants. 
Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête, 
Nous nous croirons encore de jeunes amoureux, 
Et je te sourirai tout en branlant la tête, 
Et nous ferons un couple adorable de vieux. 
Nous nous regarderons, assis sous notre treille, 
Avec de petits yeux attendris et brillants, 
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille, 
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

Sur notre banc ami, tout verdâtre de mousse, 
Sur le banc d'autrefois nous reviendrons causer, 
Nous aurons une joie attendrie et très douce, 
La phrase finissant toujours par un baiser. 
Combien de fois jadis j'ai pu dire " Je t'aime " ? 
Alors avec grand soin nous le recompterons. 
Nous nous ressouviendrons de mille choses, même 
De petits riens exquis dont nous radoterons. 
Un rayon descendra, d'une caresse douce, 
Parmi nos cheveux blancs, tout rose, se poser, 
Quand sur notre vieux banc tout verdâtre de mousse, 
Sur le banc d'autrefois nous reviendrons causer.

Et comme chaque jour je t'aime davantage, 
Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain,
Qu'importeront alors les rides du visage ? 
Mon amour se fera plus grave - et serein. 
Songe que tous les jours des souvenirs s'entassent, 
Mes souvenirs à moi seront aussi les tiens. 
Ces communs souvenirs toujours plus nous enlacent 
Et sans cesse entre nous tissent d'autres liens. 
C'est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l'âge, 
Mais plus fort chaque jour je serrerai ta main 
Car vois-tu chaque jour je t'aime davantage, 
Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain.

Et de ce cher amour qui passe comme un rêve, 
Je veux tout conserver dans le fond de mon cœur, 
Retenir s'il se peut l'impression trop brève 
Pour la ressavourer plus tard avec lenteur. 
J'enfouis tout ce qui vient de lui comme un avare, 
Thésaurisant avec ardeur pour mes vieux jours ; 
Je serai riche alors d'une richesse rare 
J'aurai gardé tout l'or de mes jeunes amours ! 
Ainsi de ce passé de bonheur qui s'achève, 
Ma mémoire parfois me rendra la douceur ; 
Et de ce cher amour qui passe comme un rêve 
J'aurai tout conservé dans le fond de mon cœur.

Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille, 
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs, 
Au mois de mai, dans le jardin qui s'ensoleille, 
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants. 
Comme le renouveau mettra nos coeurs en fête, 
Nous nous croirons encore aux jours heureux d'antan, 
Et je te sourirai tout en branlant la tête 
Et tu me parleras d'amour en chevrotant. 
Nous nous regarderons, assis sous notre treille, 
Avec de petits yeux attendris et brillants, 
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille 
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

L'Eternelle chanson dit par Joseph Dumais (1870-?), professeur de diction et historien.

LA VIE ... 26 07 26 34

Paul-Jean Toulet (1867-1920)

La vie est plus vaine une image
    Que l’ombre sur le mur.
Pourtant l’hiéroglyphe obscur
    Qu’y trace ton passage
 
M’enchante, et ton rire pareil
    Au vif éclat des armes ;
Et jusqu’à ces menteuses larmes
    Qui miraient le soleil.
 
Mourir non plus n’est ombre vaine.
    La nuit, quand tu as peur,
N’écoute pas battre ton cœur :
    C’est une étrange peine.

MOLLE RIVE DONT LE DESSIN 44 20

Molle rive dont le dessin
Est d'un bras qui se plie,
Colline de brume embellie
Comme se voile un sein,

Filaos au chantant ramage -
Que je meure et, demain,
Vous ne serez plus, si ma main
N'a fixé votre image.

IDYLLE

Jehan-Rictus (1867-1933)

« Môm’, c’que t’es chouatt’ ! Môm’, c’que t’es belle !
Je sais pas c’ que t’ as d’pis quéqu’s temps,
c’est sans dout’ l’effet du Printemps
et qu’ tu viens d’avoir tes quinze ans,
mais c’ qu’y a d’ sûr… t’ es pus la même.

J’ t’ai vue qu’ tu jouais à la marelle,
au diabolo ou au ballon,
y n’y a pas h’encor si longtemps ;
t’ étais eun’ « sal’ quill’ » pour les gas,
moche et maigr’ comme un échalas,
et quand qu’ t’ allais aux commissions
on t’ coursait pour t’ passer à beigne !

Mais, depis p’t-êt’ mêm’ pas deux s’maines,
voilà qu’ tu t’es mise à éclore
comm’ qui dirait un bouton d’or ;
t’ es sangée,… c’est la nuit et l’ jour ;

preusent t’ es forcie et t’ es ronde,
t’ as pris d’ la fesse et des nichons
et, pus on s’avance en saison,
pus tu d’viens meugnonne et gironde.

Et j’ suis pas l’ seul à l’arr’marquer ;
allum’ voir un coup en errière,
les flics, les boscos, les rombières
qui s’arr’tourn’nt su’ toi dans l’ faubourg.

T’ as d’ gross’s joues pleines
à bell’s couleurs,
comm’ ces mignards en porcelaine
qu’on vend au bazar dans les boîtes ;
t’ as eun’ fin’ tit’ gueulett’ de chatte
rouge et fraîch’ comm’ un petit cœur.

Mais surtout, Môm’, t’ as d’ bell’s grand’s mires
qu’ont l’air d’éclairer tout Paris ;
ô Môm’…, je sais pas comment dire…,
quand qu’ tu tiens leurs beaux cils levés,
ça fait penser aux marguerites
qui vous regardent dans les prés.

Oh ! voui pour sûr qu’ t’ es pus pareille
et qu’ t’es d’venue eun’ rich’ goss’line
qui sent l’amour et la santé ;
n’avec ton costum’ de « Claudine »,
n’avec ton p’tit blair effronté
qui t’ donne un air de t’ foutr’ du monde,
ta têt’ nue…, tes bell’s boucles blondes,
tu fais scandal’, tu fais soleil !

Aussi tu l’ sens… tu cross’s, tu crânes ;
tu vous fusill’s en plein visage
de tes beaux n’œils démesurés,
et, dans la foul’ qui t’ fait passage
et qui t’envoie des boniments,
tu vas ben tranquill’ comme eun’ reine,

tétons droits et les reins cambrés.

II

Dis, Môm’, tu viens-t’y avec moi ?
On est en Mai, fait putôt chouette ;
les Bistrots sortent leurs fusains,
les « hollandais » gueul’nt dans leurs cages ;
la tête en bas le cul à l’air,
les grouillots jouent su’ les crottoirs
et les cadors font du bouzin
en se visitant la rosette.

Dis, Môm’, tu viens jusqu’aux fortifs ?
On s’allong’ra su’ le gazon
et, si on pousse au « Robinson »,
on f’ra eun’ partie d’ balançoires,
on s’ bécot’ra sous la tonnelle,
on bouff’ra des frit’s ou des crêpes
et on boira l’apéritif !

Dis, Môm’, tu veux-t’y êt’ ma poule ?
J’ s’rai ton « p’tit homm’ », tu sais, j’ suis gas ;
j’ te défendrai, j’ te battrai pas,
et pis, si un jour on s’ dispute,
jamais j’ te dirai : choléra,
fumier, poison, putain ou vache,
comme on s’appell’ quand on s’aim’ pus.

Môm’ ! j’ vourais dormir avec toi.
Si tu veux, on s’ louera eun’ tôle,
un bath garno chez un bougna ;
tu plaqu’ras tes Vieux, moi les miens,
et on la f’ra aux bohémiens,
on s’ra maqués au marida.

J’ turbin’rai pour toi, s’il le faut !
Jamais je n’ te mettrai su’ l’ tas :
et, si j’ peux pas trouver d’ boulot,
j’ grinch’rai, j’ truqu’rai, j’ f’rai… j’ sais pas quoi
j’ la f’rai à la dure au besoin !

(Au jour d’aujord’hui faut du pèze
et n’ doit pas gn’y avoir des caresses
et d’ la Femm’ que pour les rupins !)

Dis, Môm’, tu l’ouvres pas souvent ;
d’pis qu’on s’ ballade y a qu’ moi qui cause :
ton beau p’tit blair aux naseaux roses
r’mue seul, se gonfl’, souffle et pilpate
comme un goujon chopé vivant.

Vrai, Môm’, tu l’ouvres pas souvent !

Quiens, nous y v’là à la barrière….
Viens Môm’, descendons dans l’ fossé,
donn’-moi la main pour pas glisser
(c’est plein d’ charogn’s et d’ tessons d’ verre) ;
là-bas, j’ guigne un coin pour s’asseoir,
n’avec un buisson où s’ cacher ;
là on peut camper jusqu’au soir,
personn’ vienra nous y sercher.

III

Dis, Môm’, maintenant y faut m’ montrer
tes beaux petits rondins bombés…..
Donne… ah ! ben vrai, c’ qu’y sont gentils !
(c’est pas ces gros tétons d’ borgeoise
qui dégoulin’nt jusqu’au nombril !)
Ben dis donc ! Moi j’ veux les p’loter ;
euss ont deux bell’s petit’s framboises
qui donn’nt envie d’ les boulotter !

Dis, Môm’…, sans trich’, j’ suis-t’y l’ preumier ?
Dans l’ quartier ou dans ta maison,
les collidors, les escaïers,
personne il a voulu… t’ coincer !
Ni vot’ voisin… le vieux garçon,
ni l’ merlan, le bouif, l’épicier
ni tes frangins,… ni… ton daron ?

Ça n’arriv’ pas toujours… ben sûr ;
mais j’en conobl’ qu’ est si tassés
dans leurs piaul’s en boît’s à homard,
qu’ les Sam’dis d’ paie, quand y rentr’nt mûrs,
gn’y a des fois qu’y s’ gour’nt de plumard !

Nibé, Môme !… Alorss… t’ es ma « neuve » ?
Ben, j’en r’viens pas…, j’en suis comm’ saoul,
j’ peux pus cracher…, j’ai l’ sang qui m’ bout ;
tu parl’s si pour toi j’ai la gaule !

Quiens, pos’ ta têt’ su’ mon épaule,
tu m’aim’s, tu m’aim’s, dis, répèt’-le ?
Môm’, j’ vourais t’ manger, j’ vourais t’ boire.
Donn’ ta tit’ langu’, donn’ ta tit’ gueule
qu’ est pas pu gross’ qu’un bigarreau.

J’ te fais mal ? Pardon… je l’ f’rai pus…
Tu sais,… si j’ m’aurais pas r’tenu,
j’aurais mordu d’dans tout à fait !

Dis, Môm’, tu veux ? On s’ piqu’ra l’ bras
et on mêl’ra nos sangs ensemble ;
pis, on s’ f’ra tatouer tous les deux
dessus nos palpitants en feu ;
sous l’ tien v’là les mots qu’ tu mettras :
nini aim’ paulo pour la vie
et jamais a ne l’oubliera.

Mais prends gard’, Môm’, m’ fais pas d’ paillons,
pass’ qu’alors si jamais j’ te paume,
a pès’ra pas lourd la bell’ Môme !
Tu vois mon lingu’ ? N’ te fais pas d’ mousse ;
avant d’ crever ton amoureux,
j’ lard’rai ta bell’ petit’ frimousse ;
comm’ ça… tu f’ras pus d’ malheureux !

Môm’, tu m’affol’s ! Môm’, je t’adore !
Un baiser, Môm’, dis,… un baiser ?
De quoi ? Tu veux pus t’ laisser faire ?

Ah ! vvvache… tu vas pas m’ fair’ poser !
T’ y pass’ras comme à ton baptême ;
j’ te veux,… j’ te tiens,… j’ t’aurai quand même,
et n’ gueul’ pas ou j’ vas t’écraser....

Ah ! Môme à moi,… je t’aim’, je t’aime !
 
· · · · · · · · · · · · · ·  

IV

Dis, Môm’, maint’nant qu’ t’ es « affranchie »,
tu m’ rest’ras toujours, tu le jures ?
Mais, rappell’-toi qu’ c’est pour la vie !

C’est drôl’ !… malgré tout j’ suis pas sûr,
j’ suis jaloux, j’ai eun’ boul’ qui m’ serre ;
(t’es trop bath pour mézig, vois-tu.)

Quiens, en c’ moment, malgré l’ plaisir,
si j’ me méfiais pas qu’ tu m’ charries,
ben, j’ laiss’rais pisser ma misère
comme un loupiot qu’on a battu !

V’là la neuille,… on allum’ les gaz ;
faut nous s’couer, Môme, allons-nous-en.
Et gare à la preumière occase,
de n’ pas t’ trotter comme un bécan !

Enfin… en attendant ça y est !
On est rivés, on est mariés,
on peut rien fair’ contre l’Amour….

Tu viens ? R’montons vers le faubourg
en nous bécotant l’ long d’ la route….

J’ai envie d’ gueuler à tout l’ monde,
en passant le long des boutiques :
— « Tenez, sieurs dam’s, de d’pis ce soir
c’te p’tit’ Môm’ que v’là c’est ma Blonde ;
c’est moi qu’ j’ai eu ses p’tits nichons…. »

Et l’ preumier qui viendra y voir,
je l’ descendrai comme eun’ bourrique

ou je l’ saign’rai comme un cochon !

Idylle dit par Maurice Chevalier (1888-1972), chanteur,acteur,écrivain,parolier,danseuretcomique.

LA PRIÈRE

Francis Jammes (1868-1938)

Femme, voici ton Fils, voici ta Mère.

Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
Tandis que des enfants s'amusent au parterre
Et par l'oiseau blessé qui ne sait pas comment
Son aile tout à coup s'ensanglante et descend
Par la soif et la faim et le délire ardent
Je vous salue, Marie.

Par les gosses battus, par l'ivrogne qui rentre
Par l'âne qui reçoit des coups de pied au ventre
Et par l'humiliation de l'innocent châtié
Par la vierge vendue qu'on a déshabillée
Par le fils dont la mère a été insultée
Je vous salue, Marie.
Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids
S'écrie: " Mon Dieu ! " par le malheureux dont les bras
Ne purent s'appuyer sur une amour humaine
Comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène
Par le cheval tombé sous le chariot qu'il traîne
Je vous salue, Marie.
Par les quatre horizons qui crucifient le monde
Par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe
Par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains
Par le malade que l'on opère et qui geint
Et par le juste mis au rang des assassins
Je vous salue, Marie.
Par la mère apprenant que son fils est guéri
Par l'oiseau rappelant l'oiseau tombé du nid
Par l'herbe qui a soif et recueille l'ondée
Par le baiser perdu par l'amour redonné
Et par le mendiant retrouvant sa monnaie
Je vous salue, Marie.

Philippe Torreton (né en 1966), acteur de cinéma, de théâtre et de télévision a participé à la célébration organisée par Monseigneur Aupetit un an après le tragique incendie qui a endommagée Notre-Dame de Paris.

Allo allo j'écoute! - OnVaSortir! Nancy